Aller à la navigation | Aller au contenu

Publije, revue de critique litteraire
(littérature pour la jeunesse et littérature générale)

Le récit pour la jeunesse : transpositions, adaptations et traductions / Dir. P.Eichel-Lojkine

Véronique MEDARD

Une oeuvre de littérature de jeunesse allemande, le Struwwelpeter d’Heinrich Hoffmann, et trois de ses traductions

Article

Texte intégral

1Le Struwwelpeter de Heinrich Hoffmann a été écrit en 1844. Le succès qu’il a connu en France est très modeste par rapport à celui, immense, qu’il a remporté dans son pays d’origine et dans de nombreux autres pays. En Allemagne paraissait la 100e édition dès 1876 ! Ce recueil de courtes histoires écrites par Hoffmann pour son fils a été traduit plusieurs fois en France, où il existe même une traduction en alsacien. Ce classique de la littérature de jeunesse se distingue de ses contemporains par la mise en scène d’enfants peu sages.

2La première traduction en français, Pierre L’Ébouriffé, est de Trim (Louis Gustave Fortuné Ratisbonne) et date de 1860. L’adaptation de Bernadette Delarge, aussi intitulée Pierre L’Ébouriffé, parue aux Éditions Jean-Pierre Delarge en 1980, est une nouvelle édition de celle réalisée en 1972 par François Ruy-Vidal. Le Crasse-Tignasse de Cavanna, paru en 1979 à L’École des loisirs, est régulièrement réimprimé et reste accessible en librairie en collection Lutin Poche.

3Ces trois versions mettent en lumière la variété des options qui s’offrent aux traducteurs de cet album. Quelle forme littéraire ces trois traducteurs choisissent-ils pour leur texte ? Comment rendent-ils le texte original lorsqu’il est fortement ancré dans la langue et la réalité culturelle allemande ? Comment est traité le rapport texte/illustration ?

4Le traducteur peut être confronté à ce genre de problèmes pour n’importe quelle œuvre, mais les choix sont-ils différents lorsque le public visé est un jeune public ?

Le choix de la forme littéraire

5Heinrich Hoffmann utilise des vers rimés pour raconter ses petites histoires. Il choisit d’écrire des vers courts qui produisent une impression de rapidité et de vivacité. Les rimes se suivent deux par deux, elles ne sont ni croisées, ni embrassées. Mais de temps en temps les rimes sont reprises soit aux deux vers suivants, soit quelques paires de vers plus loin. Comme l’écrit Cavanna dans sa préface, Hoffmann « ne se gêne pas pour faire craquer le corset lorsqu’il étouffe1 ». Ainsi on peut constater qu’il n’hésite pas à employer des rimes impures ou dialectales. Il est difficile de les distinguer, sauf certaines qui proviennent évidemment de la manière de prononcer de Francfort (proximité du « ig » et du « ich », du « d » et du « t »). Certains vers ne riment pas du

6tout au sens de la versification allemande (« En allemand, la ou les dernière(s) syllabe(s) rime(nt) à partir de la dernière voyelle accentuée2. ») On peut même relever un vers « orphelin » dans l’histoire des garçons noirs3.

7Hoffmann utilise en fait ce qu’on appelle des Knittelverse, comme le remarque Robert Darquenne dans un article au sujet du Struwwelpeter :

8« Les Knittelverse, vers boiteux, vers de mirliton, sont devenus une constante de la poésie allemande. Ils sont appréciés pour leur côté spontané et souple. Les Knittelverse dont se sert Hoffmann comportent entre sept et huit syllabes ainsi que quatre pieds. La rime est toute simple : aa, bb, cc. Ce type de métrique est fréquemment utilisé dans la poésie populaire et domestique : la dynamique est garantie, la césure après le premier mètre permet des surprises dans l’évolution du texte4. »

9Pour respecter la forme donnée par Hoffmann à ses histoires, Trim et Cavanna choisissent de rendre les textes en utilisant des octosyllabes. Ce choix se justifie pour deux raisons : la traduction est proche du texte original et la forme correspond au style des histoires. En effet l’octosyllabe est en général le vers de base des fabliaux du Moyen Âge, qui sont définis dans Le Petit Larousse comme des « Contes satiriques en vers ». La définition peut être complétée en précisant que les personnages sont des caricatures et que les histoires racontées sont triviales.

10On pourrait donc presque dire que le Struwwelpeter est un recueil de fabliaux s’il n’y avait six ou sept siècles d’écart entre les moments de production. Cette considération est d’autant plus pertinente que Hoffmann a puisé dans le fonds des histoires populaires. Un autre argument en faveur des octosyllabes est que certaines comptines ont des vers de huit syllabes même si les vers de quatre ou six syllabes prédominent. Cavanna soulève toutefois un problème : « S’il m’est arrivé de prendre quelques libertés, c’est que les mots français ont rarement la brièveté des mots allemands et que la phrase française n’offre pas les mêmes raccourcis. Faire entrer dans huit syllabes françaises (et qui riment !) tout ce qu’il y a dans huit syllabes allemandes tient souvent de l’acrobatie5. »

11Prenons l’exemple de la première histoire, celle qui donne son titre au recueil :

12Pierre l’Ébouriffé

13Joyeuses histoires et images drolatiques par Trim (Louis Gustave Fortuné Ratisbonne 1860)

14« Regardez un peu, le voici :

15Pierre l’Ébouriffé ! Fi ! fi !

16Quand on veut lui peigner la tête

17Le sale dit : “Non !” et s’entête

18A ne pas se laisser tailler

19Les ongles, un an tout entier.

20Oh ! vilain Pierre, oh ! sale Pierre !

21Il devrait se cacher sous terre6 ! »

22Crasse-Tignasse

23ou histoires cocasses et drôles d’images adaptées de l’allemand par Cavanna (1979)

24« As-tu vu comme il est laid ?

25On dirait un vieux balai !

26Longue et sale est sa tignasse !

27C’est bien lui : Crasse-Tignasse !

28Jamais, jamais il ne veut

29Qu’on lui coupe les cheveux !

30Et ses ongles ! As-tu vu ça ?

31Ils sont longs à faire peur !

32Chacun crie avec horreur :

33« Pouah, Crasse-Tignasse, pouah7 »

34Dans cette première histoire, Cavanna prend des libertés : il ajoute deux vers. Trim, quant à lui, conserve les octosyllabes, et respecte le nombre de vers et leur contenu, mais l’histoire paraît étrange et la chute bizarre gâche un peu le texte source. C’est ce qu’on peut lui reprocher, à l’instar de François Caradec :

35« Heinrich Hoffmann avait conçu chaque histoire, images et textes, avec un sens du récit qui annonce la bande dessinée […]. Ses images sont drôles, vivantes et naïvement colorées ; les petits poèmes qui les accompagnent sont pleins de vivacité, de trouvailles et d’onomatopées.

36En les traduisant sous le pseudonyme de “Trim”, Louis Ratisbonne a été trop fidèle, et ses octosyllabes de mirliton sont d’une platitude affligeante8. »

37Bernadette Delarge épouse le rythme rapide du Struwwelpeter avec ses phrases nominales exclamatives. Elle choisit de traduire les octosyllabes rimés par des vers libres contrairement à Cavana et Trim :

38« Pierre l’ébouriffé

39Horreur ! cette énorme chevelure en broussaille !

40Horreur ! ces mains pareilles à des fourches !

41Le voici donc, Pierre l’ébouriffé,

42Qui refusa toute une année

43“Non !” “Non !”

44De se laisser peigner les cheveux

45Et couper les ongles.

46Et chacun de s’écrier. Fi ! Pouah ! Peuh ! le vilain9 ! »

47Mais même chez Bernadette Delarge, on retrouve dans certaines histoires des octosyllabes ou des vers qui s’en rapprochent. On peut citer le début de l’histoire Quand trois petits blancs se moquent d’un petit noir :

48« Un noir, à grandes enjambées,

49courait gaiement sur le boulevard

50quand s’amenèrent nos trois lascars

51Louis, au drapeau de soie rouge

52Gaspard, à la bretzel dorée

53Guillaume, au cerceau de bois neuf10. »

54Les rimes de fin de vers restent très rares dans son adaptation.

55L’histoire de la poésie allemande ne mentionne les rimes de fin de vers qu’à partir des Xe-XIe siècles, alors qu’en France cette caractéristique est un passage quasi obligé sans pour autant être une marque de valeur poétique. Pendant très longtemps elle était considérée comme le minimum pour un texte poétique. Il paraît donc légitime de se demander s’il est judicieux de traduire ces vers rimés à l’identique. Henri Meschonnic relève que « les traducteurs et les poètes russes, les traducteurs non poètes et les poètes traducteurs russes ont remis des rimes à la poésie surréaliste qu’ils traduisaient en russe mais qui n’était plus rimée et plus métrique ; et [qu’] inversement, l’idée reçue du poétique s’étant débarrassé des rimes, […] on a traduit Pasternak, Mandelstam et les autres comme si c’était en vers libres11 ». Avec cette dernière partie de la phrase, on perçoit une certaine distanciation de Meschonnic qui paraît s’offusquer que des traducteurs rendent des vers rimés par des vers libres ou inversement. Il est certain que cela mérite réflexion car chaque cas est unique.

56Dans le cas présent, les trois traductions/adaptations du Struwwelpeter nous proposent deux réponses : Cavanna et Trim choisissent les vers rimés et Bernadette Delarge les vers libres. Pour arriver à leurs fins, les deux premiers ont recours à des subterfuges étranges. Dans l’histoire de Pauline, chez Trim le chat « Maunz » se nomme « Tristapatte » pour rimer avec « patte » alors que « Minz » reste « Minz ». Cela donne le vers suivant : « Mais les chats Minz et Tristapatte / La menacent avec leur patte.12 » Dans L’histoire des enfants noirs, chez Trim, Gaspard a une « galette cuite13 » au lieu d’un bretzel non qualifié, pour rimer avec « ensuite ». Cavanna parle, lui, d’« une bretzel bien cuite » pour rimer avec « suite ». Ou bien encore chez Trim, on trouve dans l’histoire du chasseur : « Il a sur son nez jusqu’aux lèvres / Des lunettes pour voir les lièvres14. » Une traduction plus fidèle au sens donnerait : « Il portait des lunettes sur le nez / et il voulait tuer le lièvre. » Cavanna introduit aussi un mot pour la rime : « marron » dans « Gaspard était un garçon / Gros et rond comme un marron15. » Cavanna, comme Trim, répète de temps en temps le dernier mot du vers. Dans L’histoire du garçon tout noir, Cavanna utilise huit fois le mot « noir » pour faire rimer ses vers.

57Hoffmann utilise aussi des effets de sons à l’intérieur des vers. Les répétitions sonores ont beaucoup plus d’importance dans la poésie allemande que les rimes de fin de vers. Dans l’ouvrage Littératures allemandes, les auteurs définissent ainsi le Stabreim : « Le Stabreim [l’allitération] est la forme originelle de rime du vers germanique, la rime finale est d’origine romane. L’allitération reste donc en poésie allemande un élément plus important qu’en poésie française16. » Un exemple très marquant dans le Struwwelpeter est le vers suivant : « An den Händen beiden17 » où presque chaque syllabe est répétée. Dans aucune des trois traductions les mots « mains » pour « Händen » ou « deux » pour « beiden » n’apparaissent, mais des répétitions de sons ou de mots sont bien présentes : on peut citer « laisser tailler » chez Trim, « Jamais, jamais » chez Cavanna ou « Non ! Non » chez Bernadette Delarge.

58Ces problématiques sont très importantes dans la littérature de jeunesse, surtout pour les enfants de 3 à 6 ans auxquels est destiné cet ouvrage. Les jeux de sonorités, les rimes, les sons inhabituels attirent plus particulièrement les enfants de cet âge. Ainsi, même si la problématique se pose aussi pour la poésie en général, elle prend une dimension toute particulière pour les jeunes enfants.

Comment rendre un texte fortement ancré dans la langue et la réalité culturelle allemande ?

59Dans la littérature de jeunesse, le désir de rendre accessible un texte étranger est souvent accompagné d’un grand appauvrissement de l’oeuvre, plus encore qu’en « grande littérature » puisqu’il y a volonté de rendre le texte simple. On remarquera d’ailleurs que les éditeurs en littérature de jeunesse achètent en général des droits d’adaptation et de traduction et non uniquement de traduction. La difficulté est donc de savoir jusqu’à quel point l’attention portée au vocabulaire et aux structures, afin d’avoir un texte en langue cible accessible au public visé, n’entrave pas les qualités de l’oeuvre de départ. Il est à noter que plus le vocabulaire est simple plus il est difficile à traduire. Rose-Marie Vassallo, traductrice, écrit dans un article pour la revue Translittérature : « paradoxalement, les contenus sémantiques des termes simples coïncident encore moins, entre homologues d’une langue à l’autre, que ceux des termes complexes18. »

60L’utilisation de petits mots comme « hier », « da », « nun », etc. est beaucoup plus courante en allemand qu’en français ; tous les traducteurs de l’allemand ont donc l’habitude d’en supprimer une partie pour éviter des redondances en français. Leur présence se justifie souvent pour la métrique ou pour renforcer une idée. Ces petits mots sont souvent plus longs en français qu’en allemand et, au lieu d’accélérer le rythme comme en allemand, ils sont autant de facteurs d’alourdissement et de ralentissement des vers lorsqu’on les traduit. Dans les trois traductions ils sont très souvent supprimés.

61Le choix de chaque mot est important dans les histoires car ce sont de petites poésies qui doivent pouvoir être retenues facilement par les enfants. Chaque mot doit produire son effet et doit être choisi avec minutie. La traduction de cet album diffère donc de la traduction de romans non seulement par la brièveté et la simplicité du vocabulaire du texte à traduire mais aussi par l’importance accordée au détail.

62Dans l’album, on trouve plusieurs références à la vie allemande. Ainsi dans le prologue, il est question du « Christkind ». Le « Christkind » apporte des cadeaux aux enfants le soir de Noël. Cette notion est liée à la genèse de cet album puisque Hoffmann a écrit le recueil pour son fils, faute de trouver un ouvrage approprié à son âge comme cadeau de Noël. Or, hormis en Alsace où le « Christkindla » vient le soir de Noël, les enfants français ne comprennent pas forcément la notion associée au « Christkind ». C’est probablement pour cette raison que Trim et Bernadette Delarge ont supprimé ce terme dans leur traduction. À l’époque de Trim, en France, les enfants ne recevaient pas de cadeaux à Noël, mais aux étrennes et Bernadette Delarge n’a probablement pas voulu introduire d’anachronisme. Mais tous les deux ont tenté de rendre la notion de porter des cadeaux. On a donc chez Trim : « On donne aux enfants qui sont sages / De beaux joujoux et des images […] / On leur donne à ces enfants sages / Un superbe livre d’images19 » et chez Bernadette Delarge : « Ce livre est un cadeau, / Un cadeau pour les enfants sages20. » Cavanna, lui, a traduit « Christkind » par « le petit Jésus », et il a ajouté deux vers pour rendre le contenu des vers de Hoffmann : « C’est pour les gentils bambins / Que le petit Jésus vient / […] / Il leur donne des cadeaux, / Des petits et puis des gros, / Et puis, comble de bonheur, / Un très beau livre en couleurs21. »

63Une autre référence culturelle est le bretzel de Gaspard. Actuellement, tout le monde connaît les bretzels en tant que spécialités alsaciennes. Ce n’était peut-être pas le cas lorsque Trim a traduit le Struwwelpeter. Ainsi, on trouve dans sa traduction : « Au pas de course arrive ensuite / Gaspard et sa galette cuite » alors que chez Bernadette Delarge il est question de « Gaspard à la bretzel dorée » et chez Cavanna on lit : « Gaspard accouru à la suite / avec une bretzel bien cuite. » On remarque que Cavanna et B. Delarge utilisent le genre du mot allemand en français : le féminin (« die Brezel »). Le Petit Larousse accepte les deux genres pour « bretzel » ; en revanche, Le Petit Robert et d’autres dictionnaires n’acceptent que le masculin.

64Les prénoms dans la littérature de jeunesse sont en général transposés voire traduits. En effet, les personnages dont l’association nom-prénom crée une image ou un sens – dont l’importance n’est pas négligeable pour l’histoire – ont dans la langue cible une nouvelle dénomination afin de créer la même relation affective entre le personnage et l’enfant. Dans le Struwwelpeter, certaines des dénominations font sens, il y a donc nécessité de les traduire. On relève « Struwwelpeter », « Suppen-Kaspar », « Zappel-Philipp » et « Hanns-Guck-in-die-Luft ». Pour respecter la structure allemande de ces dénominations, Trim tente de les traduire par un prénom plus un groupe qui le qualifie : « Pierre L’Ébouriffé », « Philippe le Balanceur », « Jean le Nez-en-l’Air » et « Robert qui s’est envolé ». « Suppen-Kaspar » est une exception puisque l’expression est rendue par « la soupe de Gaspard ». Mais Trim n’est pas cohérent dans ses choix puisqu’il ne transpose qu’une partie des prénoms en créant ainsi des associations étranges. On trouve en effet dans la même histoire : « Louis, Gaspard et Wilhelm. » Les noms des chats de l’histoire de Pauline deviennent : « Minz et Tristapatte » pour « Minz und Maunz ». Et « der große Nikolas » se transforme en « grand Lustucru ». Bernadette Delarge est plus cohérente puisqu’elle transpose tous les prénoms et supprime les noms des chats qui deviennent « les minets ». Pour les titres, « Suppen-Kaspar » devient « Gaspard et la soupe » et par compensation, l’histoire du suceur de pouce (« Die Geschichte vom Daumenlutscher ») devient « Conrad suceur de pouce ». Cavanna aussi est très cohérent pour le choix des prénoms dans sa traduction. Pour les noms des chats, il a conservé des noms proches : Mia et Miou. Les prénoms des enfants sont tous transposés et les prénoms des titres sont construits avec un verbe et relèvent bien du vocabulaire de reproche fait par les parents aux enfants. On a : « Gaspard-mange-ta-soupe », « Philippe-qui-gigote » « Jean-regarde-en-l’air » et « Robert-qui-vole ». Pour l’histoire éponyme, Cavanna fait preuve d’imagination : « Crasse-Tignasse. » Il s’éloigne de la construction prénom connu plus qualifiant. Il se situe donc plus dans la tradition des contes où les héros ont des prénoms inhabituels qui les qualifient. La formation de Crasse-Tignasse est dans la lignée de Blanche-Neige ou du Chaperon-Rouge. De plus, l’assonance en « a » et l’allitération en « s » crée une étrangeté et une attirance.

65Ainsi, suivant les traducteurs, la dimension culturelle liée aux prénoms est totalement ou partiellement supprimée. Lorsque tous les prénoms sont francisés, les histoires ne sont plus allemandes mais deviennent françaises, même si certains prénoms comme Conrad, même francisés, conservent une connotation germanique.

66Le problème de la dimension linguistique et culturelle d’une oeuvre se pose pour tout type de traduction. Mais, dans le cas de la littérature de jeunesse, se pose moins la question d’être sourcier ou cibliste. En effet, en tout cas pour des ouvrages pour un public très jeune, le but est d’aboutir à un texte en langue d’arrivée qui ne rebute pas l’auditeur. Le texte doit être accessible et ne doit pas comporter de trop grandes difficultés. Il ne s’agit pas d’enlever tout caractère à la traduction, au contraire, mais de ne pas créer des obstacles trop importants à la compréhension. C’est le type d’exigences que peut avoir l’acheteur de livres pour la jeunesse et donc les éditeurs.

Rapport texte/illustration

67On distingue différents types d’illustrations : celles qui illustrent un roman, celles qui complètent un texte, celles qui remplacent le texte... Traduire un album est un travail particulier puisque l’illustration y joue un rôle très important. En effet, contrairement au texte d’un roman, le texte d’un album de littérature de jeunesse ne se suffit pas à lui-même : les illustrations apportent des explications au texte et des informations qui ne sont pas dans le texte. Ainsi, le traducteur doit toujours vérifier que sa traduction est cohérente avec les illustrations. L’illustration est donc autant une aide qu’une contrainte. Le contenu du texte doit donc correspondre au contenu des illustrations. Ainsi la traduction de Trim qui parle de galette pour le bretzel serait incohérente avec l’illustration si elle n’avait été modifiée.

Image 100000000000021800000320CB5E8147.png

Image 100000000000017A000001F26D55E194.png

68Et pour le « Christkind », l’absence de la traduction du mot fait que l’illustration, qui comporte une information redondante dans l’original, complète le texte dans la traduction : l’illustration situe bien le contexte de Noël allemand puisque le sapin n’était pas encore utilisé en France au XIXe siècle.

Image 100000000000022C000003267BCC7CD8.png

69Le Struwwelpeter, même s’il a été traduit plusieurs fois en français, n’a pas connu le même succès en France qu’en Grande-Bretagne où, comme en Allemagne, il est prétexte à de nombreuses parodies. Le projet de traduction de Louis Ratisbonne, alias Trim, n’a pas été accueilli avec enthousiasme. Louis Ratisbonne, traducteur et auteur déjà reconnu en littérature de jeunesse, s’est probablement intéressé au Struwwelpeter après avoir eu connaissance de son succès en Allemagne et en Alsace. Il l’a publié à compte d’auteur chez Hachette alors qu’il était en bonne relation avec Hetzel. Refus de la part d’Hetzel ? Ce n’est pas exclu puisqu’il lui a refusé d’autres petits contes allemands. Cette traduction, tardive, publiée à compte d’auteur montre la réticence des éditeurs français. Nelly Feuerhahn s’est intéressée à ce sujet et propose une explication :

70« le style des histoires de Hoffmann ne correspondait pas à ses [de Hetzel] conceptions esthétiques et éducatives. Le graphisme inspiré du trait enfantin ne correspondait pas à son idéalisation romantique de l’enfance ; ne lui convenait certainement pas non plus l’absence d’une nette délimitation entre le bien et le mal, des traits pour lui décisifs d’une littérature de qualité pour les enfants. Le motif de l’enfant n’illustrant pas les règles de la civilité rompt avec l’habituelle célébration de l’enfant sage et représente une inspiration contraire à tous les choix de l’éditeur-pédagogue22. »

71Le texte de Hoffmann va de pair avec ses illustrations. Dans le Pierre l’Ébouriffé de Trim et le Crasse-Tignasse de Cavanna, les illustrations d’Hoffmann ont été conservées. Quant au Pierre l’Ébouriffé de Bernadette Delarge, il est illustré par Claude Lapointe. Les illustrations de Lapointe montrent un engagement post-soixante-huitard. Cette thématique rappelle celle d’une parodie allemande du Struwwelpeter datant de 1970 : Der Antistruwwelpeter de F.-K. Waechter23. Les illustrations de Lapointe respectent en général le contenu des illustrations d’Hoffmann mais le style est tout à fait différent : les formes sont plus arrondies, les pages sont moins sobres ; les illustrations sont plus importantes et, pour certaines, peuvent occuper une page entière. Son Pierre L’Ébouriffé a des cheveux et des griffes très longues ; il a la même posture que le Struwwelpeter ; les peignes et les ciseaux du socle du Struwwelpeter se retrouvent dans le cadre de Pierre l’Ébouriffé ; même leurs tuniques ont des ressemblances. Mais le Pierre l’Ébouriffé de Lapointe ressemble à un hippie rebelle alors que le Struwwelpeter semble être profondément malheureux. L’illustration qui correspond au Struwwelpeter apparaît sur la couverture mais elle n’est pas reprise dans l’album comme chez Hoffmann.

Image 100000000000049D0000065483EC235C.png

Image 1000000000000ED900000EF3B437740E.png

72L’illustration de l’histoire de Pierre l’Ébouriffé n’est pas celle de la couverture : Lapointe en a introduite une nouvelle qui a une dimension écologique. En effet, Pierre, rebelle, dit « Non » à des travailleurs qui visiblement veulent couper l’arbre, dans lequel il est perché, pour construire une route. Pierre, avec ses cheveux en broussaille, devient donc un symbole de la défense de la nature.

73Dans l’histoire de Frédéric qui maltraite tout le monde, la note humoristique de Hoffmann est conservée : le chien mord Frédéric qui voulait le fouetter et Frédéric se retrouve alité pendant que le chien prend sa place à table avec le fouet. Toutefois on relève une inversion des aliments : sur l’illustration d’Hoffmann, le chien est en train de manger la saucisse et le gâteau est plus éloigné sur la table ; chez Lapointe, le gâteau se trouve sur l’assiette devant le chien et la saucisse l’attend à côté. On peut y voir une volonté de bousculer l’ordre établi : il est autorisé de commencer par le dessert. Lapointe n’illustre pas le prologue et, pour certaines histoires, il s’est éloigné du contenu des illustrations d’Hoffmann. Parfois il en a ajouté, notamment pour Gaspard et la soupe. Dans l’adaptation comme dans l’original, l’amaigrissement de Gaspard est figuré en trois étapes mais Lapointe y a rajouté deux images : les parents à table avant la mort de Gaspard et après sa mort. On remarque le « Non » qui provient de la bouche de Gaspard. Cette bulle revient plusieurs fois dans l’illustration de Lapointe.

Image 100000000000023A00000324C954EA2D.png

Image 100000000000033D00000323098C3915.png

74En réalité la forme du texte de Bernadette Delarge n’aurait pu aller avec les illustrations d’origine qui encadraient un texte bien formaté. Ainsi l’illustration d’origine impose un texte rectangulaire, comme celui de Cavanna ou de Trim ; et un texte bien rectangulaire n’aurait pu aller avec les illustrations de Lapointe. Le choix de l’illustration impose donc la forme du texte et vice-versa. L’illustration influe donc sur le texte, tant au niveau du contenu qu’au niveau de la forme.

75Ces trois traductions/adaptations sont caractéristiques de manières très différentes de rendre le Struwwelpeter en français. D’autres traductions existent (dont la plus récente est parue en 200524) qui peuvent être considérées soit comme des transitions entre ces trois courants, soit comme des évolutions de ces trois traductions typiques de leur époque.

76Au sujet des problèmes de traductions rencontrés par les traducteurs membres de l’ATLF25 répertoriés dans la rubrique de spécialité « littérature pour la jeunesse », François Mathieu, ancien président de l’association, écrit :

77« Le traducteur doit entrer dans des thématiques et références socioculturelles propres à l’enfance et se trouve confronté à une certaine nécessité d’“adaptation” quand ces références ne peuvent être perçues du jeune public (on ne recourt que très rarement aux notes de bas de page). Les lecteurs ne sont pas des entités abstraites, il faut donc suivre l’évolution des enfants d’aujourd’hui, connaître leur imaginaire, mais sans se mettre systématiquement à leur “niveau”. La traduction du livre pour l’enfance et la jeunesse présente des exigences stylistiques certaines : lisibilité, simplicité du langage, choix du vocabulaire, syntaxe, rythme. Dialogues, jeux de mots, humour posent aussi des problèmes spécifiques. On rencontre enfin dans le domaine de l’album un type de contraintes particulier : l’entrée du texte français dans un espace fixé par l’illustration originale (la pratique de la coédition éditeur français – éditeur étranger est très répandue26). »

78Tous les problèmes dont il parle ne sont pas présents au même degré dans les ouvrages de littérature de jeunesse (terme générique qui regroupe des oeuvres très différentes) mais ils ont leurs spécificités liées au public auquel ils s’adressent. Les trois traductions du Struwwelpeter dont nous avons parlé révèlent des choix plus ou moins engagés des traducteurs : Trim est resté proche de la forme et du contenu initial en ne se permettant que peu de libertés ; Bernadette Delarge et Claude Lapointe ont adapté l’album aux revendications d’une époque (éducation libérale, écologie) ; et Cavanna, en prenant des libertés, a peut-être le mieux rendu l’esprit, l’humour et l’énergie de l’original.

Bibliographie

Littérature primaire

HOFFMANN, H., Der Struwwelpeter, [1845] Frankfurt am Main, Sinemesis Verlagsgesellschaft, édition de 1996.

HOFFMANN, H., Pierre l’Ébouriffé, [1860] traduit de l’allemand par TRIM, Paris, Sandoz et Fischbacher, édition de 1872.

HOFFMANN, H., Crasse-Tignasse, adapté de l’allemand par CaVANNA, Paris, L’école des loisirs, 1979.

HOFFMANN, H., Pierre l’Ébouriffé, adaptation DELARGE B., Jean-Pierre Delarge éditeur, 1980.

HOFFMANN, H., Pierre l’Ébouriffé et consorts, La Joie de lire, 2005.

WAECHTER, F.-K., Der Antistruwwelpeter, Diogenes, 1970.

Autres références

Autour de Crasse-Tignasse, Actes du Colloque de Bruxelles augmentés et illustrés, Théâtre du Tilleul A.LI.SE. et Théâtre de la montagne magique, 1995.

BELLETO, H., KAUFFMANN E. et MILLOT C., Littératures allemandes – Anthologie et méthodes d’approche des textes, Masson, 1992.

CARADEC, F., Histoire de la littérature enfantine en France, Editions Albin Michel, 1977.

MESCHONNIC, H., « Problèmes de la poésie française contemporaine », conférence du 29 mars 2002 à l’École Normale Supérieure ; passage repris lors de sa venue à Strasbourg en automne 2002.

Translittérature 13, revue éditée par l’ATLF et ATLAS, été 1997.

Travaux universitaires

MEDARD, V., Problèmes de traduction d’une oeuvre de littérature de jeunesse : Der Anti-Struwwelpeter de F.K. Waechter, sous la direction de Sibylle MULLER, Mémoire de DESS Traduction littéraire, Université Marc Bloch - ITIRI, Strasbourg, 2003.

MEDARD, V., Émergence d’une littérature non didactique en France, en Allemagne et en Grande-Bretagne au milieu du XIXe siècle, sous la direction de Stéphane MICHAUD, Mémoire de DEA Littérature Générale et Comparée, Université Sorbonne Nouvelle – Paris III, 2005.

Sites internet

Project Gutenberg :

http://www.gutenberg.org/etext/24571 dernière consultation le 01/12/09.

Bibliothèque numérique Gallica :

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5476770t.image.r=pierre+l%27%C3%A9bouriff%C3%A9.f1.langFR dernière consultation le 03/12/09.

Conférence de Henri Meschonnic :

http://www.fichier-pdf.fr/2009/04/22/rckc97u/Conf%C3%A9rence%20Meschonnic.pdf

dernière consultation le 03/12/09.

Pour citer ce document

Véronique MEDARD, «Une oeuvre de littérature de jeunesse allemande, le Struwwelpeter d’Heinrich Hoffmann, et trois de ses traductions », Publije, revue de critique litteraire [En ligne], Numéros de la revue en texte intégral, Le récit pour la jeunesse : transpositions, adaptations et traductions / Dir. P.Eichel-Lojkine, mis à jour le : 05/03/2015, URL : http://publije.univ-lemans.fr/publije/index.php?id=253.