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Publije, revue de critique litteraire
(littérature pour la jeunesse et littérature générale)

Le récit pour la jeunesse : transpositions, adaptations et traductions / Dir. P.Eichel-Lojkine

Roselyne MOGIN-MARTIN

Mortadelo de la Mancha (2005) Un avatar de Don Quichotte en Bandes Dessinées pour les jeunes espagnols

Article

Texte intégral

1Don Quichotte étant le chef-d’oeuvre emblématique de la littérature espagnole, la volonté est ancienne dans le monde hispanique de le mettre à la portée de tous les publics, en particulier les plus jeunes. C’est pourquoi l’année 2005, où l’on fêtait le quatrième centenaire de la première édition du roman de Cervantes, a été particulièrement riche en éditions diverses et variées, le trait commun à presque toutes étant une préoccupation pédagogique. Le chef-d’oeuvre à connaître absolument est devenu, par sa longueur et la langue dans lequel il est écrit, d’un accès particulièrement difficile au lecteur du début du XXIe siècle, surtout au jeune lecteur, et c’est pourquoi le célèbre roman est annoté, réécrit, raccourci, illustré, etc.

2Parmi toutes ces adaptations, nous allons ici en retenir une, en bande dessinée, réalisée par Francisco Ibáñez, sous le titre : Mortadelo de la Mancha1. La démarche qui a présidé à son élaboration a de quoi surprendre. D’un côté Cervantes et son chef-d’oeuvre, de l’autre, un auteur de bandes dessinées enfantines à succès, qui, depuis 50 ans, inonde les kiosques à journaux d’Espagne de productions que bon nombre de gens se garderaient bien de qualifier d’artistiques, même dans le monde de la bande dessinée espagnole2. Ses deux héros les plus connus, Mortadelo et Filemón, sont nés dans le journal Pulgarcito, des éditions Bruguera3, spécialisées dans les revues enfantines de grande diffusion. Ils constituent un couple de détectives auquel on confie une mission, et en général, vu leur maladresse et les gaffes qu’ils accumulent, ils échouent lamentablement, ce qui leur vaut, à la fin de l’épisode – de 2 ou 3 pages pour leurs premières aventures – d’être poursuivis par leurs victimes. Avec le temps, les histoires s’allongent – elles occupent tout un album – et se compliquent : Mortadelo et Filemón deviennent des agents secrets, employés de la T.I.A, à la tête de laquelle se trouve un « Superintendente », et d’autres personnages récurrents apparaissent : Ofelia, la secrétaire obèse et irascible, et le « Profesor Bacterio », prototype du savant fou, à l’origine de plusieurs intrigues. Les missions des deux agents deviennent de plus en plus longues et de plus en plus complexes, et surtout elles interfèrent avec l’actualité politique et sociale de l’Espagne et du monde.

3C’est dans cette dernière orientation que l’on peut classer Mortadelo de la Mancha. En effet, le quatrième centenaire du Quichotte est un événement important de l’actualité espagnole de l’année 2005 et Ibáñez ne peut y rester indifférent, de même qu’il avait consacré des albums à divers jeux olympiques ou coupes du monde de football, ou encore, en 1992, au cinquième centenaire de la conquête des Amériques4. Cependant, il s’agit ici d’entrer dans un cadre beaucoup plus contraignant, celui de l’adaptation d’une oeuvre littéraire, en apparence aux antipodes des productions habituelles de Francisco Ibáñez. En effet, quelle relation peut-on trouver entre une cinquantaine de pages de dessins et dialogues, sur un scénario au schéma convenu, et les 1000 pages du texte cervantin ?

L’adaptation d’une structure à une autre

4Toutefois, on peut constater un certain nombre de ressemblances entre les deux, et c’est sans doute cela qui a intéressé Ibáñez. Tout d’abord, l’existence de deux paires de héros – Mortadelo et Filemón d’une part, Don Quichotte et Sancho de l’autre – qui fonctionnent à la fois en binôme et en contraste, et dont les rôles peuvent s’inverser au fil des circonstances, même si, en principe, l’un est sensé et l’autre beaucoup moins. Ensuite, cette paire traverse une série d’aventures, plus ou moins développées, et plus ou moins reliées les unes aux autres, d’où un découpage facile en épisodes, autant dans la BD que dans le roman. Et enfin, dans les deux cas, les héros sont des redresseurs de torts. C’est la raison d’être et la mission explicite que se donne Don Quichotte, en bon chevalier errant, et c’est celle que leur chef donne à Mortadelo et Filemón. Agents secrets, qui doivent arrêter des « méchants » avant qu’ils ne mettent à exécution leurs noirs desseins. Il est vrai que Mortadelo et Filemón sont rarement consentants, qu’ils acceptent plutôt la mission par peur des représailles que par conviction5, mais au fond ce sont de braves gens qui désirent le bien de leurs semblables.

5Cependant, et c’est un point commun de plus, ces redresseurs de torts sont, dans les deux cas, d’une ineffable maladresse. Ils ne comprennent pas toujours le monde où ils vivent, commettent gaffe sur gaffe, et leurs essais de remplir leur mission se terminent toujours par un échec. Il faut sans doute voir les raisons de celui-ci dans le fait que les personnages sont, chacun à leur manière, des héros parodiques, voulant incarner des idéaux dépassés. Seul un fou comme Don Quichotte peut avoir l’idée de ressusciter la chevalerie errante, et Mortadelo et Filemón sont, dès leur conception, des parodies du super-héros en vogue dans les années 50, que ce soit James Bond, ou les super-détectives des bandes dessinées du début du franquisme.

6Et enfin, il ne faut pas oublier la dimension comique, autant de la BD que du Quichotte. Elle est pour nous évidente dans le premier cas, infiniment moins dans le second, car la perception du comique varie en fonction de la distance temporelle du lecteur.

7Malgré le déséquilibre entre les oeuvres, il semble ici que ce n’est pas Ibáñez qui se plie à Cervantes, mais le contraire, et que les aventures de Don Quichotte s’insèrent dans la structure habituelle d’un album de Mortadelo et Filemón.

8Tout d’abord, comme c’est devenu son habitude6, Ibáñez n’entre pas tout de suite dans le vif du sujet : il fait au préalable une longue introduction de trois pages, traitant de façon à la fois didactique, humoristique et parodique la question des Lettres et des livres, pas toujours en rapport avec la culture. Cette introduction conduit ensuite le lecteur dans les bureaux de la T.I.A, où le professeur Bacterio veut tester sa nouvelle invention7 et, comme d’habitude, Mortadelo et Filemón sont des cobayes tout trouvés, mais guère consentants. Suite à une erreur de manipulation, ils n’acquièrent pas, comme prévu, la science détectivesque de James Bond, mais se prennent pour Don Quichotte et Sancho Panza. Bref, dans le processus qui a conduit à « sécher le cerveau » du héros de Cervantes, la lecture a été remplacée par une technologie supposée de pointe, mais le résultat est le même : des personnages, dont l’esprit a été dérangé, vont essayer de modeler le monde selon leurs idées.

9Ensuite, on retrouve bien évidemment dans la BD des épisodes du Quichotte, les plus connus, ceux qui sont dans toutes les mémoires : la quête par le héros d’une arme, d’une monture et d’un couvre-chef, sa lutte contre des moulins ou des outres de vin, ses démêlées avec des voleurs ou des lions, ses aventures sur le cheval de bois de Clavileño, sa participation aux noces de Camacho, et sa recherche de la « Insula Barataria ». Ibáñez feint d’être respectueux vis-à-vis du chef-d’oeuvre cervantin et s’auto-représente, en costume d’époque, pour donner la référence des chapitres parodiés. Cependant, leur ordre est loin d’être respecté, et, suivant la règle des albums antérieurs, les héros doivent revenir après chaque aventure dans les bureaux de la T.I.A. Cette exigence se combine avec une autre, présente dans le roman de Cervantes, mais qui devient ici systématique : Dulcinea doit être tenue au courant des exploits de son chevalier servant, d’où la recherche de messagers plus ou moins pittoresques, comme autant de transitions entre les épisodes. Mais, comme nous le verrons plus tard, les bureaux de la T.I.A abritent aussi Dulcinea, et y retourner, c’est l’informer directement.

10La fin de l’histoire ne peut bien sûr être totalement cervantine : Mortadelo et Filemón retournent à la raison, mais, en bons héros récurrents, ils ne peuvent pas mourir, même si le narrateur crée un suspense à la fin de l’avant-dernière page. En fait, la très forte décharge électrique qu’ils ont reçue et qui aurait dû les tuer a servi d’antidote aux effets de la machine du professeur Bacterio.

11Et enfin, Ibáñez ne renonce pas à un ressort habituel de son comique, les déguisements aussi divers que variés que Mortadelo utilise pour se sortir de situations difficiles et qui font les délices du jeune public. Ils sont ici plus rares8, mais continuent d’être une caractéristique du personnage, intégrée par un habile tout de passe-passe dans la logique quichottesque :

12F : « Mas, do os habéis ilustrado en aquestas hechicerías maestre ? »

13M : « Ignórolo yo mesmo, Filemoncho... Dígome que es un don que otorgome el mago Malambruno cuando despunté la mi jeta por questos lares terrenales9. »

14F : « Mais, où avez-vous été instruit de telles sorcelleries, maître ?

15M : J’en suis moi-même ignorant, Filemoncho… Je me dis que c’est un don que m’octroya le mage Malambruno lorsque je pointai le mien museau dans ces parages terrestres. »

Le traitement des personnages et épisodes cervantins

16« Mortadelo de la Mancha » et « Filemoncho » sont somme toute assez semblables aux héros cervantins, ainsi que nous l’avons vu plus haut, ce qui n’est pas le cas de Dulcinea. Nous ne reviendrons pas ici en détail sur l’analyse du personnage dans le roman de Cervantes et nous dirons, en simplifiant à l’extrême, qu’elle n’apparaît jamais, et n’est peut-être que le fruit de l’imagination de Don Quichotte. Or, Ibáñez fait un choix totalement inverse, qui est celui de l’incarner dans Ofelia, la secrétaire de la T.I.A. Cependant, celle-ci est obèse, bornée, avec à la fois un tempérament de midinette et un caractère volcanique : elle crie, frappe, donne des gifles, et n’a rien d’un pur esprit. C’est l’anti-idéal féminin, et il y a un effet de contraste grotesque entre les paroles poétiques et éthérées qu’emploie Mortadelo pour en parler et la réalité du personnage. Ofelia joue ici son rôle habituel, ce qui fait qu’elle est à contre-emploi dans celui de Dulcinea.

17Cela permet à Ibáñez d’exploiter de façon comique le thème du messager, chargé de l’informer. Ce sera d’abord Filemón, qui se lasse vite devant les rebuffades de la dame, peu sensible à juste titre aux cadeaux de Mortadelo, et qui le fait savoir10. C’est pourquoi il finira par refuser tout net la mission, avec des arguments convaincants, voire contondants11. Les autres ne manifestent guère plus de bonne volonté, et leurs réticences sont dues aux maladresses du héros. Par exemple, il charge deux bonnes soeurs – une vieille et une novice – qu’il prend pour les duègnes de la dame de ses pensées de lui porter un livre de chevalerie, qui n’est autre que… le Kama-Sutra ! Un ouvrage qui provoque la curiosité de la jeune novice, mais la colère violente de sa supérieure12 ! Les malfaiteurs libérés et censés être reconnaissants ne manifestent guère plus de bonne volonté et conseillent : « ¡ Anda ya, tío, como no le mandes un E-mail a la dama de las narices ! » (« Dis-donc, mec, t’as qu’à lui envoyer un E-mail à la dame de tes fesses »), conseil accompagné d’un coup de poing qui ne décourage pas notre héros : « ¿ Cómo osas pendón menguado ? ¡ La mi dama no es de las narices, sino del Toboso, e debes mencionarla con harto recado, mesura, apego y... ! » (« Comment oses-tu, minable voyou ! La mienne dame n’est pas de mes fesses, mais du Toboso, et tu dois le mentionner avec moulte réserve, mesure et affection ! » ) Là encore, l’injonction n’est guère prise en compte, et l’affaire se finit par une bagarre généralisée, où Don Quichotte perdra jusqu’à son armure13.

18La base du comique qui préside à ces épisodes est toujours la même : le contraste entre le héros, le monde tel qu’il le voit et le langage avec lequel il le décrit, et le « bon sens » des autres, qui perçoivent le monde réel : au mieux ils s’en moquent, au pire ils vivent la démarche de Don Quichotte comme une agression, et répondent en conséquence.

19Les héros vivent des aventures, et le pacte de lecture de la bande dessinée fait que le lecteur a sous les yeux celles de Mortadelo et Filemón, qui se prennent pour Don Quichotte et Sancho, mais évoluent dans le monde du début du XXIe siècle14. Le principe est de ce fait le même que dans le roman de Cervantes : la société du temps est critiquée à partir du regard d’un esprit dérangé, c’est-à-dire de quelqu’un qui est à la fois libéré de toute inhibition et fait abstraction des contraintes du réel. Le statut de l’accompagnant est dans les deux cas plus ambigu : chez Cervantes, Sancho n’est pas fou, mais il se laisse entraîner – pourrions-nous dire pour simplifier – par la folie de son maître.

20Chez Ibáñez, Filemoncho est censé être aussi fou que lui, puisqu’il a subi le même traitement, mais il est capable d’un certain recul, et voit une réalité que Mortadelo transforme. Il devient ainsi, en quelque sorte, le regard du lecteur.

21En partant de ces conventions de base, communes aux deux ouvrages, le traitement des épisodes va être différencié. Certains tout d’abord sont pratiquement identiques, et l’exemple parfait en est celui des malfaiteurs libérés. Ceux de Ibáñez, comme ceux de Cervantes, pratiquent un langage à double sens que le redresseur de torts interprète au premier degré, et dans la BD, le dessin facilite pour le lecteur le décodage de ce double sens. « Me echaron el guante sólo por entrar en una tienda », dit l’un des malfaiteurs, mais la vignette suivante le représente, au volant d’une voiture, en train d’enfoncer la vitrine d’une bijouterie15… Comme chez Cervantes, les voleurs que libère Mortadelo sont grossiers et ingrats. Il n’y a que leur langage qui diffère, puisqu’ils pratiquent avec aisance l’argot du XXIe siècle, lorsqu’il s’agit de se moquer de leur sauveur, qu’ils méprisent et détroussent. La ressemblance parfaite entre les deux épisodes n’est guère étonnante. En effet, les interrogations sur l’innocence, la justice et la culpabilité ne se retrouvent-elles pas dans toutes les sociétés civilisées ?

22Par contre, la majorité des épisodes sont purement et simplement détournés, au profit de plus grands effets comiques. On peut observer d’abord un comique de type mécanique, dans la lignée de ce que sont habituellement les aventures de Mortadelo y Filemón. Les « Moulins16 » qu’attaque ici le héros, ornent la façade d’un cabaret de « girl show », et son irruption en plein spectacle sème la panique sur la scène, et provoque l’ire du vigile à l’entrée, qui lui inflige une sérieuse correction. Un ressort comique semblable est employé dans l’épisode du « cheval de Clavileño » où Mortadelo et Filemoncho, montés sur leur cheval de pierre, projeté dans les airs par une explosion, aboutissent sur la scène d’un théâtre où un acteur prononce la réplique de Shakespeare : « mon royaume pour un cheval17 ! » Ces deux épisodes sont brefs, mais Ibáñez développe plus longuement un troisième, celui des lions. Mortadelo ouvre la porte d’une fourgonnette sur laquelle il a lu « transporte de meones » et s’indigne qu’on puisse ainsi mettre en cage des êtres humains à cause de problèmes urinaires18. Il s’en échappe un lion de l’Atlas, Mortadelo s’aperçoit de son erreur, veut le vaincre à l’épée, et n’y arrive pas. Le lion n’en sera pas moins mis hors d’état de nuire, suite à toute une série de gaffes de son ennemi, et il termine au zoo amaigri, édenté et en fauteuil roulant ! Il devient ainsi un authentique personnage, victime comme tant d’autres non pas de la vaillance du chevalier, mais de sa maladresse.

23Parfois, ce comique de situation s’enrichit d’une critique de la société du temps. Cet élément est également présent chez Cervantes, même s’il est peu perceptible au lecteur d’aujourd’hui, et Ibáñez actualise le procédé grâce à des allusions politiques précises. L’exemple le plus caractéristique en est l’épisode des outres de vin. Dans la BD, Mortadelo, réfugié sur le toit en terrasse de la T.I.A aperçoit des ballons dirigeables tout proches, les prend pour des géants, et les attaque, avec une vieille scie qui traînait par là… À bord des ballons crevés, se trouvent l’ex-président du gouvernement, J.M. Aznar, et son vice-président, Mariano Rajoy19, et les propos qu’ils tiennent confirment la folie des grandeurs ainsi que le complexe de supériorité que leur prêtait la presse d’opposition de l’époque. De même, l’épisode des noces de Camacho20, à travers le public varié qui y participe, est prétexte à critiquer la haute société ainsi que le clergé, tandis dans l’épisode de la « Insula barataria » – cette île dont Sancho doit être fait gouverneur en paiement des services rendus à son maître21 –, au fil des diverses séquences toutes basées sur les habituels quiproquos, c’est d’abus de pouvoir et de corruption qu’il s’agit, comme le montre la réplique de Filemoncho : « Psché ! Confórmome con ser burgomaestre del mi pueblo y poder rapiñar en los portazgos diezmos e gabelas. » (« Bof, je me contente d’être bourgmestre du mien village, et pouvoir rapiner sur les péages, dîmes et gabelles. ) Comme le dit Mortadelo, la recherche d’une île à gouverner est celle de « un chollo para Filemoncho22 ».

Quelle adaptation pour quel public ?

24Ce Mortadelo de la Mancha est une adaptation de Don Quichotte tout en restant, fondamentalement, un des albums de Mortadelo y Filemón, ce qui pose le problème du public destinataire.

25Le lecteur-type habituel de Ibáñez est un enfant, depuis le moment où il apprend à lire, jusqu’à, disons, la fin de l’école primaire23, et le « message » qui lui est communiqué est clair, dès l’image de couverture : ce Quichotte-là n’est pas celui des lectures scolaires, et il s’agit avant tout de se distraire !

26L’enfant qui aurait quelques réticences sera rassuré par l’abondante présence de l’habituel comique de situation, ou de celui provoqué par des erreurs de lecture, de langage ou de compréhension de nos deux héros. Nous avons déjà mentionné les « leones24 » se transformant en « meones25 », et nous pourrions y ajouter le « pedrusco26 » pour désigner une grenade explosive27, les ballons pris pour des géants ou des outres de vin, la moto confondue avec « un rucio árabe28 », ainsi que la prison d’Alcalá-Meco, qui se transforme dans l’esprit de Mortadelo en geôle turque29. Dans un univers qu’ils ne comprennent pas toujours – et c’est également le cas dans les albums où ils sont eux-mêmes – nos héros accumulent les gaffes du même genre ! Le comique de situation est simplement un peu plus compliqué ici, du fait des contrastes dus à la différence d’époque, ainsi qu’aux rôles un peu moins stéréotypés des personnages. Mortadelo est d’habitude le subordonné, et c’est lui qui joue le rôle du « chef », mais un chef devenu fou ! Filemón obéit, même s’il a des instants de rébellion, et visiblement la machine a eu des effets moins nocifs sur lui, puisqu’il comprend plus de choses que son maître, et essaye de l’empêcher d’agir.

27Malgré sa complexité un peu supérieure, ce comique est tout à fait perceptible pour le lecteur habituel de la BD, mais par contre on peut s’interroger en ce qui concerne le comique de langage, particulièrement travaillé ici. En effet, Mortadelo et Filemón, après leur passage par la machine du professeur Bacterio, parlent comme au temps de Cervantes30, et Ibáñez semble avoir fait à ce propos un sérieux effort de documentation, en particulier en matière de syntaxe : conjugaison des verbes, système d’emploi des pronoms sujets et compléments, des possessifs etc… Le vocabulaire est aussi archaïque, et devient pittoresque lorsqu’il s’agit de décrire des réalités inconnues à l’époque, comme par exemple le football31. Le jeu ne s’arrête pas à la simple imitation, mais se complexifie en mêlant au langage cervantin des expressions et allusions modernes, et l’effet de contraste amplifie le comique32. Et comme nos héros parlent un langage bien particulier, ils ne sont pas compris par leurs interlocuteurs du XXIe siècle, d’où des quiproquos comiques, comme avec le vendeur de journaux33 : il n’accepte pas les « reales de vellón » en paiement de sa marchandise, et veut 10 euros, sonnants et trébuchants. Mais pour Mortadelo, le mot Euro évoque un mage impie et apostat, un certain Euriko, et le conflit éclate.

28Le jeune lecteur comprendra certains quiproquos, mais comprend-il vraiment l’archaïsme du langage de ses héros, et a-t-il une culture linguistique suffisante pour savourer tout le sel des .dialogues ? Certes, les études de langue espagnole, également dans une perspective diachronique sont plus poussées dans le système scolaire espagnol qu’elle ne le sont dans le système français, mais cela concerne davantage le niveau ESO – de la 5e à la 2nde française – ou le niveau « Bachillerato » – Première et Terminale. Bref, un public qui, normalement, est passé à d’autres lectures.

29Un dernier ressort du comique pose enfin problème, dans cet album comme dans beaucoup d’autres de Mortadelo y Filemón depuis une vingtaine d’années. C’est celui fondé sur les allusions politiques et historiques34. Dans l’épisode des ballons/outres à vin, le jeune lecteur reconnaît – encore – Aznar et Rajoy qui, même s’ils ont été vaincus aux élections de 2004, n’en sont pas pour autant retirés de la politique et apparaissent avec fréquence à la télévision, mais ce lecteur sera sans doute moins sensible à la critique implicite de Jean-Paul II et ses positions réactionnaires en matière de conduites sexuelles35... Il ne saisira sûrement pas la parodie de discours franquiste que met Ibáñez dans la bouche du « superintendente » car, de par son âge, il n’a pas eu à le subir36, pas plus qu’il ne comprendra, d’ailleurs, l’allusion au « conde Mario », le banquier37. En effet, c’est à la fin des années 80 que le célèbre directeur du Banco Español de Crédito, Mario Conde, avait défrayé la chronique des scandales politico-financiers. Bref, presque la préhistoire pour un jeune enfant de 2005 !

30En conclusion, ce Mortadelo de la Mancha est une adaptation très particulière du roman de Cervantes, qui s’affranchit résolument du corset pédagogico-didactique du genre littéraire que constituent bien souvent les adaptations pour la jeunesse. C’est avant tout un album de Mortadelo et Filemón, où l’auteur s’arroge le droit de jouer à sa guise avec le chef-d’oeuvre de Cervantes, et c’est ce qu’il veut sans doute exprimer en se mettant lui-même en scène dans le costume d’un personnage du XVIIe siècle, qui commente l’histoire en train de se produire, guidant ainsi son lecteur. Cette adaptation est certes irrévérencieuse, mais elle n’en est pas moins un bel hommage à une oeuvre dont Ibáñez a parfaitement compris le sens, ce qui lui permet d’en rendre tout l’esprit, en la coulant dans un moule différent.

31Mais cet album concerne-t-il le public habituel de Mortadelo et Filémón ? Oui et non, est-t-on obligé de répondre, en faisant l’hypothèse d’une multiplicité des niveaux de lecture, et donc des lecteurs. L’enfant saisira le comique habituel de situation, et y verra un épisode de plus des aventures de ses héros favoris, lesquels ont l’habitude d’évoluer dans des situations variées, parfois un peu curieuses. Cette fois ils s’incarnent dans des personnages bizarres, qui rappelleront peut-être à certains des histoires racontées à l’école. Par contre, un public plus vieux, plus cultivé, voire adulte ou âgé saisira tout le sel des allusions historiques, politiques et sociales, ainsi que de la parodie langagière38.

32Mortadelo et Filemón ont fêté en 2008 leur 50 ans. Et, si pendant ce temps-là ils ont su gagner de nouveaux lecteurs – les générations de jeunes espagnols qui accèdent chaque année à la lecture –, ils ont évolué pour conserver les anciens, maintenant transformés en parents respectables, voire en grands-parents. Et ce Mortadelo de la Mancha en est une nouvelle preuve.

Bibliographie

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MOGIN-MARTIN R., Les mutations de Mortadelo y Filemón : du divertissement enfantin à la critique de la société espagnole, texte et image dans le monde ibérique et ibéro-américain, vol. coord. par CASTELLANI J.-P. et ZAPATA M., Tours, Presses Universitaires François Rabelais, 2007.

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Pour citer ce document

Roselyne MOGIN-MARTIN, «Mortadelo de la Mancha (2005) Un avatar de Don Quichotte en Bandes Dessinées pour les jeunes espagnols », Publije, revue de critique litteraire [En ligne], Numéros de la revue en texte intégral, Le récit pour la jeunesse : transpositions, adaptations et traductions / Dir. P.Eichel-Lojkine, mis à jour le : 05/03/2015, URL : http://publije.univ-lemans.fr/publije/index.php?id=255.