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Publije, revue de critique litteraire
(littérature pour la jeunesse et littérature générale)

Le récit pour la jeunesse : transpositions, adaptations et traductions / Dir. P.Eichel-Lojkine

Nadine DECOURT

Contes de tradition orale et variation

Article

Texte intégral

Commençons par une anecdote…

1...à la manière de Marie-Rose Moro1, qui ouvre ainsi un ouvrage, Enfants d’ici venus d’ailleurs, bien de circonstance pour aborder une littérature saisie au plus près de sa mouvance entre les langues et les cultures, entre les générations, entre l’oralité et l’écriture.

2Un jour donc, il y a de cela bien longtemps, un élève réputé non francophone, à la suite d’un travail d’adaptation d’un conte de Marguerite Taos Amrouche2 sous forme de diaporama (diapositives accompagnées d’une bande son), arrive dans un état de surexcitation extrême, en s’écriant : « Maîtresse, j’ai trouvé le même conte, mais ce n’est pas Ali et Aïcha, c’est Alionouchka et Ivanouchka ! » Il avait même trouvé deux versions russes légèrement différentes de ce conte collecté sous le titre de « Frérot et Soeurette », Schwesterchen und Brüderchen, par les frères Grimm – un conte particulièrement présent dans les mémoires maghrébines, attesté sous le titre de « La vache des orphelins » dans la plupart des recueils de contes arabo-berbères (AT 450). Il s’agissait en effet de la même histoire, une histoire d’orphelins, dont voici un bref résumé en avant-goût :

3Frérot et Soeurette, persécutés par une marâtre, sont contraints à l’exil. En chemin, le frère boit une eau magique qui le transforme en gazelle, faon, cerf, bouc, lionceau, selon les versions. Le frère et la soeur se réfugient dans la forêt. Mais la soeur est découverte par un roi (tsar, sultan, prince) ou un tiers, qui parvient à la faire descendre de son arbre (la rusée Settoute opère un de ses tours habituels dans les versions kabyles). Le mariage a lieu, à condition qu’il ne sera pas fait de mal au frère animal. Mais la fille de la marâtre (ou une coépouse jalouse) retrouve la trace de Soeurette et la précipite traîtreusement au fond d’un puits, où la jeune femme, enceinte, met au monde des jumeaux, tandis que le frère animal tourne autour du puits : il constitue une menace pour la fausse épouse, laquelle prétexte un caprice pour le faire égorger. Celui-ci recouvre in extremis la parole et adresse une supplication à sa soeur : leur dialogue (chant) est entendu par un tiers, le mari le plus souvent. Tout se termine bien, les coupables sont punis (motif du festin d’Atrée dans les versions kabyles), le frère recouvre ou ne recouvre pas la forme humaine.

4Ce cri d’enfant a déterminé tout mon parcours de recherche et déjà le soir même une première quête d’autres versions avec la fébrilité d’un collectionneur : ces versions livresques m’ont amenée à entreprendre un travail de collectage dans mon environnement professionnel le plus proche (scolarisation des enfants de migrants). Oui, il y avait, de ce conte d’exil et de séparation, une mémoire encore très vive dans les familles originaires de Kabylie, de quoi entamer une thèse de littérature comparée3 et devenir irréversiblement anthropologue à force de cheminer à vue en terre lyonnaise et plus largement rhône-alpine. Homi Bhabha4 n’estime-t-il pas que « la globalisation doit toujours commencer chez soi » ?

5Cette première révélation était d’importance en tout cas, ouvrant de façon impromptue « le champ inépuisable des variations nées du contact des cultures », véritable terra incognita, selon les mots d’Édouard Glissant5. Elle a conditionné, étape après étape, des orientations scientifiques, des choix méthodologiques. Des élèves plus ou moins jeunes (écoles primaires, collèges) ont été associés comme compagnons de route à tous les moments d’une recherche qui s’est construite autour de la littérature orale comme paradigme de la variance (titre du dossier d’Habilitation à Diriger des Recherches soutenu dans les deux disciplines si liées par la démarche comparative que sont la Littérature comparée et l’Anthropologie).

6C’est donc en hommage à ce découvreur anonyme (je n’ai retenu ni son nom ni son prénom), que je voudrais inviter à un débat sur l’heuristique de la rencontre entre la littérature orale et la littérature de jeunesse, littératures qui entremêlent l’altérité tant de l’oralité que de l’enfance, ouvrant sur d’autres mondes possibles, par-delà l’étrange familiarité que chacun peut éprouver à l’égard du temps plus ou moins enchanté de l’enfance. Leurs interpénétrations seraient à examiner de plus près, si l’on voulait débusquer tous les pièges des ethno-, adulto-, scripto-centrismes accumulés au fil de nos histoires respectives. Mais nous ne prendrons pas le temps d’une mise au point théorique par-delà cette simple précaution oratoire. L’approche ici présentée sera en effet reprise par Jeanne Drouet. Mon propos relève plutôt, dans ce premier temps, du régime de l’expérimentation : la variation sera appréhendée comme jeu, au sens où l’entend Winnicott6, dans la perspective d’une recherche empirique dans laquelle des enfants ont d’abord été, avec leurs enseignants, des partenaires à part entière.

Le comparatisme est un jeu d’enfants

7Un premier dispositif d’enquête a consisté à explorer les ressources de la variation à partir d’un corpus, c’est-à-dire à aborder la littérature orale dans ce qui la caractérise et dont l’écrit porte la trace et garantit l’analyse : l’infixé du texte, sa mouvance, sa variance, son étonnante plasticité au moment même de son énonciation (performance contée, pour reprendre l’expression de Jeanne Drouet, dont c’est le sujet de thèse). Paul Zumthor7 propose, lui, de nommer « oeuvre performée » plutôt que texte, ce texte littéraire-là. Il reconnaît que les « circonstances » font partie intégrante de l’oeuvre d’art, ce qui est une manière d’afficher la contribution du contexte à l’élaboration du texte même. Catherine Zarcate, conteuse experte ès variations, ne désigne-t-elle pas le conte oral comme un « art de seconde bouche », montrant par là qu’il s’agit d’une littérature sans droits d’auteur, à la manière de l’objet « trouvé », de l’« objet transitionnel » de Winnicott, disponible pour nos arrangements et usages les plus personnels ?

8À partir du moment où la littérature orale est présentée à un jeune public sur ce mode même qui lui est spécifique, elle autorise chacun à prendre sa place, à oser prendre la parole, à risquer sa version. Très vite la question-clé de l’anthropologie surgit : Mais pourquoi a-t-on partout les mêmes contes ou presque les mêmes ? En d’autres termes, comment expliquer l’unité de l’homme et la diversité des cultures, l’universel et le singulier ? Quoi qu’il en soit de la question ou de la réponse, il s’avère qu’un pluriel de versions libère un dire particulièrement précieux, si l’on va jusqu’au bout des interrogations posées en 2002 par Marie-Rose Moro au terme de son anecdote : « Pourquoi penser l’altérité est-il frappé d’interdit dans la société française ? » Laissons ici un débat, politique, pédagogique, éthique, qui nous entraînerait dans l’histoire récente des problématiques interculturelles qui ont émergé en France dans les années 80 et dans l’histoire plus ancienne de son folklore. Le pluriel des versions de fait légitime le pluriel des appartenances, déclenche un irrésistible désir de collection, une dynamique de comparaison. D’autres versions peuvent alors sortir des bibliothèques ou des espaces privés de la mémoire vive, à égal traitement des sources, à égale dignité des personnes. En ce sens, la reconnaissance précède la connaissance, comme le souligne l’anthropologue François Laplantine8, dans sa théorisation d’une anthropologie du sujet. Les langues se délient, les hontes sont abolies. Peu importe que le français soit correct, au contraire même : cela permet une étude au plus près de l’énonciation de telle version dans tel contexte, au plus près des questions de traduction (linguistique et culturelle). Toute version, toute approximation est bonne à prendre. La leçon de Claude Lévi-Strauss9 s’y vérifie, celle d’une analyse structurale qui consiste à ne jamais travailler le conte ou le mythe de manière isolée, mais toujours dans un ensemble indéfiniment ouvert de versions, afin de mieux en approcher le système de transformations, sans qu’il soit pour autant nécessaire d’accumuler un grand nombre de versions.

9Ainsi ce qui est devenu au fil des ans à la fois un prototype pédagogique et un outil de formation en littérature orale, en anthropologie, « Un conte et ses variantes » est à considérer d’abord comme un dispositif expérimental de recherche exposant comment la variation évolue à travers l’exercice même du couple comparaison-réécriture. Une collègue de terrain, Michelle Raynaud, alors coordinatrice de Zone d’Education Prioritaire à Saint-Priest, s’est prise à ce jeu-là, découvrant du même coup l’intérêt du conte en situation interculturelle. Et de multiplier ensemble les arènes de la comparaison au point d’en concevoir une forme d’essai articulant théories et pratiques, vingt ans plus tard, au risque de nous laisser enfermer définitivement dans la pédagogie. Contes et diversité des cultures. Le jeu du même et de l’autre porte trace de ce qu’il s’agissait bien, dès le démarrage, d’une aventure fondée sur une curiosité partagée par un « nous » fluctuant au gré des interventions les plus diverses en France comme à l’étranger10. En tout cas un travail de partenariat-recherche s’est noué là avec de jeunes enfants ; il n’est pas sans interroger le Grand Partage qui a si fortement hypothéqué les débuts d’une anthropologie construite à travers la domination du savant occidental sur l’indigène, du civilisé sur le sauvage, de l’écrit sur l’oral, ajoutons de l’adulte sur l’enfant, selon une opposition « nous/eux » remise en cause dans les sciences humaines, qu’elles soient post-coloniales ou pas.

10Pour revenir au plus près de l’expérimentation menée à partir de quelques corpus privilégiés (« La vache des Orphelins », « Le chat botté », « Le langage des animaux » pour l’essentiel), notons que le comparatisme est un jeu d’enfants d’autant plus fécond que les jeunes sollicités se montrent particulièrement attentifs aux détails. Il est arrivé que certains d’entre eux soient plus performants, plus perspicaces, sur un même corpus et pas des moindres (« Le langage des animaux ») que des étudiants de lettres trop prisonniers de leurs habitudes. Que ce soit sous l’influence de Propp ou de Greimas, des erreurs ont été commises, que de très jeunes comparatistes ont évitées, ouvrant des voies beaucoup plus riches à l’interprétation de tel trait ou de tel motif (cette micro unité narrative, inventée par Aarne et Thompson, si difficile à définir pour les théoriciens du récit, se repère aisément à l’écoute). Il n’est pas aussi facile de détecter le programme narratif de la colère que déclenche la femme offensée par le rire de son mari. Elle veut en connaître la raison, mais ce dernier ne peut révéler son secret sans mourir : le conte merveilleux proprement dit que l’on attendait s’interrompt brutalement pour laisser place à une situation-problème au sens mathématique du terme : l’homme va-t-il parler ou non ? Si le conte a résisté à des enfants, qui ont joué avec le calcul des probabilités de la réponse, de jeunes adultes l’ont plié et rabattu sur leur savoir réifié des contes de fées. Je renvoie pour plus de détails au chapitre cinq de Contes et diversité des cultures consacré à ce conte (AT 670, « Le langage des animaux »). L’important est donc de garder une grande disponibilité et sensibilité d’écoute, de se laisser « être affecté », pour reprendre les mots de Jeanne Favret-Saada11, qui définit ainsi la posture de l’anthropologue, afin de pouvoir redoubler de vigilance.

11Le dispositif du corpus peut se définir en trois temps :

121) Découverte du corpus : faire prendre connaissance du conte à un ou mieux à plusieurs groupes de participants (trois ou quatre par groupe), chacun à l’intérieur du groupe dispose d’une version différente, qui est d’abord lue individuellement, puis contée aux autres membres du groupe.

132) Phase de comparaison : laisser un temps suffisant pour que le groupe puisse élaborer un tableau comparatif (de grand format, avec couleurs et même des dessins autorisés à tout âge), tableau qui sera affiché in fine ;

143) Synthèse des tableaux et suites diverses : comparer tous ensemble les divers tableaux pour en extraire tous les apports possibles, chaque groupe présentant librement sa démarche, ce qui permet d’aboutir à l’énonciation des invariants et des variables, d’où peut s’extraire une règle de réécriture (conte-type, matrice de récit) ouvrant une dernière phase de recréation (écrite ou orale, individuelle ou collective).

15Toutes sortes de variantes peuvent être apportées à ce dispositif, selon les publics (âges, niveaux de langue, motivations). Le corpus peut être identique d’un groupe à l’autre ou comporter une part de variation (une version différente par exemple), ce qui a pour effet de stimuler la curiosité de tous et d’élargir en même temps les aires culturelles de l’investigation ethnographique. Il peut être intéressant de laisser le choix parmi le plus grand nombre de versions possible, ce qui permet des négociations intéressantes à l’intérieur du groupe : l’on verra tel ou tel participant déclarer une appartenance régionale, satisfaire un désir d’exotisme, laisser transparaître un goût pour tels mots, tel titre etc.. Le groupe et le conte s’éprouvent l’un l’autre12. La phase de comparaison prend donc un temps relativement long. Chaque groupe le gère à sa guise, négligeant pour cela les pauses réglementaires. Le fait est suffisamment fréquent pour que l’on puisse avancer l’hypothèse d’une véritable passion de la comparaison ou, à tout le moins, d’une égale intensité de la gaîté et de l’ascèse induites par la recherche des critères et la mise en forme du tableau.

16L’esthétique trouve là toute sa place, dans un effort de création collective où le sensible et l’intelligible se rejoignent, où chacun peut prendre sa part et entrer dans une façon de penser en image.

17Des jeunes qui n’avaient jamais écrit ou su écrire de manière cohérente se sont lancés dans de surprenants travaux d’écriture. Ces travaux ont stimulé des recherches en direction de pays où transposer leur conte en puisant non pas dans un modèle unique, mais dans une pluralité de choix (images culturelles, agencements narratifs), issus de livres ou de témoignages apportés par leurs proches. Certains en ont profité pour retourner au pays d’une plus ou moins lointaine origine. D’autres sont partis pour des destinations lointaines, l’Australie venant en première ligne des terres d’un exil choisi. Les réécritures individuelles sont parfois devenues des livres, avec une inventivité remarquable quant aux usages éditoriaux : page de garde, quatrième de couverture, logo, code barre, sans oublier des remerciements le plus souvent destinés à l’enseignant(e) qui avait permis l’aventure. Dans une classe, un élève a même pris l’initiative de mener l’enquête sur le choix des prénoms attribués à Frérot et Soeurette. Il avait eu tant de plaisir à utiliser les prénoms d’un cousin et d’une cousine restés au pays (en Afrique noire), Bemba et Fidélie, qu’il a eu envie de savoir comment avaient procédé ses camarades. Des histoires familiales ont surgi. Tel prénom est apparu comme le prénom caché d’un père espagnol, Blas – mis en sourdine au moment de l’arrivée en France au profit d’un prénom plus transparent (Michel/Miguel) : les jumeaux nés au fond du puits ont eu pour nom Miguel et Migualita, par une sorte de rétablissement de la filiation. D’autres prénoms ont montré l’importance des médias (feuilletons américains du moment) et des lectures faites à l’école (romans pour la jeunesse). L’alchimie de la création littéraire est donc apparue dans un exercice qui n’avait pas de prétention à l’originalité, mais permettait à chacun de s’exercer en toute liberté, une liberté autorisant tant l’écart que le mimétisme, tant la répétition que la variation.

18Que des enfants y aient trouvé un temps le goût de la lecture et de l’écriture, c’est tant mieux. Ce que nous retiendrons ici est plutôt le plaisir herméneutique né dans des moments intenses de comparaison-réécriture vécus comme pratique réflexive de la variation. Les notions si utiles de conte-type et de motifs, d’adjuvants et d’opposants, volontaires ou involontaires, les diverses théories du récit si fécondes en outils d’analyse (s’ils ne se transforment pas en carcans) se sont trouvées mises à l’épreuve du corpus comme terrain. Que le point de départ ait été écrit (corpus photocopié) ou oral (une première version est contée, parfois aussi la deuxième etc.), les moments de contage, de négociations et reformulations diverses, le passage par le tableau parfois imagé et la réécriture finale ont créé autant de situations de laboratoire multipliant les points de vue, les mises en échos. Ainsi les versions écrites par des enfants sont-elles venues nourrir le corpus choisi pour la thèse et figurent-elles dans l’analyse des transformations à parité de traitement. C’est cette dernière partie du livre qui en a été tiré que Marc Soriano reconnaît comme « la plus neuve et la plus féconde13 », étendant son appréciation de façon tout aussi détaillée à la forme voisine d’un livre jeu. Ce dernier nous permettra d’aller plus loin dans la mise en oeuvre du lien et déjà de l’hyperlien.

La forme heuristique du livre jeu : exemple de Frérot et Soeurette

19Une classe de CM2 (juste avant l’entrée en collège) a travaillé d’octobre à juin 1989 à partir de quelques versions de « Frérot et Soeurette » jusqu’à la réalisation d’un livre jeu. Un objectif a émergé de la phase d’exposition à différentes versions : communiquer à d’autres le plaisir de cette découverte, en donnant à lire toutes les versions trouvées ensuite dans une chasse aux contes menée avec les moyens du bord. De riches bibliothèques d’école et de quartier (avantage d’un lieu interculturel reconnu comme tel) ont sans doute bien aidé à la manoeuvre, à l’invention de ce nouveau dispositif. Des versions ont émergé des familles, avec parfois des surprises : dans un cas, le père et la mère avaient chacun une version différente du même conte. Elles ont été transmises oralement par les enfants et parfois transcrites. D’autres contes sont donc arrivés, tout aussi émouvants que « La vache des orphelins », par association de thèmes, d’images, de refrains : contes d’ogresses, d’enfants abandonnés, martyrisés. Des complaintes ont aussi été chantées. Mais comment faire pour sortir de l’unilinéarité de l’écrit ?

20La solution du livre jeu s’est vite imposée : les « livres dont vous êtes le héros » étaient alors fort à la mode, il suffirait de garder un récit à la troisième personne. Une intense activité s’est manifestée, relayée par les premiers ateliers informatiques. Ces derniers ont permis d’apprivoiser une écriture par fragments et de travailler plus lisiblement une arborescence géante où les pages imprimées ont pris l’allure de feuillets aussi mobiles que l’exigeaient des tâtonnements parfois laborieux. Il a fallu renoncer au texte intégral, jouer à monter et démonter des unités de récits. Des problèmes sont apparus, qui ont entraîné des discussions redoutables : comment en effet passer d’un univers culturel à un autre sans hiatus, comment passer d’un nom propre à un autre, comment renoncer à certaines formules trop marquées culturellement ? Force a été de trouver un modus vivendi qui a conduit à renoncer finalement à la poétique des noms propres au profit du générique utilisé par les frères Grimm eux-mêmes pour désigner leurs héros : ce seraient Frérot et Soeurette, tout simplement. La notion de conte-type prend ici de fait une valeur citoyenne inattendue, la littérature devenant un autre terrain (symbolique) du vivre ensemble, avec ses règles propres de cohésion narrative et de cohabitation culturelle. Cependant, le mode même de narration fragmentée a permis de trouver des astuces pour faire entendre les apports familiaux. Dans le parcours en effet, les possibles narratifs multiplient les sorties et invitent à des bifurcations, à des recyclages de contes, à des réemplois de motifs, dans la logique même du travail de narration entendue comme inventio, dispositio et elocutio, selon les canons de l’ancienne rhétorique. En voici un exemple (p. 3 et 3bis) :

21« Frérot et Soeurette avaient des parents très gentils. Mais un jour, la mère tomba malade. On appela tous les médecins du village, mais son cas s’aggravait de jour en jour. Un matin, se voyant près de mourir, elle appela son mari, lui fit accrocher un tableau au mur et lui expliqua : “Quand ma fille atteindra cette hauteur, tu pourras te remarier.”

22Le père promit, en pleurant, tout ce que voulait sa femme. Vers cinq heures de l’après-midi, la mère de Frérot et Soeurette était décédée. Les enfants étaient désespérés de même que leur père.

23Va à la page suivante... »

24« Des années plus tard, Soeurette ayant atteint la hauteur du tableau, le père se remaria avec une femme qui avait déjà une fille, Miriam. Cette fille était jaune et pâle, tandis que les orphelins étaient bien portants, avec des joues roses comme des fleurs. Miriam était jalouse de leur bonne santé et, avec sa mère, elles décidèrent de rendre les enfants malheureux.

25Si tu veux que la marâtre les fasse mourir de faim, va p. 8

26Si tu veux que la marâtre les prive de leur vache, va p. 9

27Si tu veux que Frérot disparaisse, va p. 46 »

28Les fleurs ont remplacé ici les habituelles grenades. Miriam fait exception à la règle choisie pour les noms propres. Ce prénom en effet a été jugé suffisamment transculturel pour être maintenu. Le motif du tableau (hauteur imposée au père pour retarder le plus possible son remariage) figurait dans l’une des versions maghrébines du corpus initial. En tout cas, le lecteur pressé d’en finir avec une histoire qui promet d’être longue a le droit d’espérer une sortie immédiate en allant directement à la page 46 (le livre comporte 63 pages en tout). Pour cela, il n’en faut pas moins traverser l’un des contes venus d’une famille, version ici extrêmement condensée du conte « Ma mère m’a tué, mon père m’a mangé ». Frérot est égorgé, donné à manger au père ; ses os, enterrés par Soeurette, se changent en oiseaux. Le conte se termine avec le retour du frère à la forme humaine. La bifurcation cependant est radicale : on s’évacue par un autre conte-type librement transformé.

29D’autres propositions jouent sur ce que l’on pourrait qualifier avec Bernard Cerquiglini14 d’excès joyeux de l’écriture, tout autant que de verve baroque et puissance germinative de l’image et du mot en bouche. Les concepteurs du livre jeu s’ingénient à utiliser toutes les variantes trouvées, quand bien même elles n’entraînent pas de conséquences sur le plan narratif, comme dans la scène cruciale de la métamorphose du frère en animal, qu’ils rejouent ainsi à plaisir. À la page 9 par exemple, les enfants s’enfuient de la maison en courant. Au lecteur d’opérer un choix parmi les suggestions suivantes :

30« Si tu veux qu’ils rencontrent :

31une source………………………………….. va p. 4

32plusieurs sources…………………………… va p. 5

33une fontaine …………………………………va p. 6

34un ruisseau …………………………………..va p. 7 »

35Le livre-jeu, tiré en autant d’exemplaires que de participants, a fait l’objet de lectures collectives dans les familles ; il a circulé et créé de nouvelles passerelles entre des espaces trop souvent juxtaposés (classe, école, bibliothèque, familles, quartier). Malgré l’appui de Marc Soriano, lui-même très intéressé par toute cette expérience, il n’a pas été possible de trouver un éditeur. Il était hors de question d’accepter une publication de type pédagogique pour laquelle un appareil contraignant de fiches était exigé, car bien trop tôt pour prendre la mesure de l’objet. Ce livre jeu, qui ressurgit dans mes pérégrinations actuelles et projets de site, suscite toujours le même intérêt : des publics divers (conteurs, chercheurs, étudiants grandement motivés par la variation des contes), en apprécient la dimension ludique et se piquent au jeu du parcours multiple : entre play et game, le numérique est passé par là. Peut-être figurera-t-il un jour prochain, à titre de précieux témoignage, sur le site Collectifconte dont il va être question et qu’il a anticipé à sa manière, comme prototype d’une écriture numérique.

Vers de nouveaux horizons…

36L’intérêt pour la variation n’est pas nouveau dans le domaine de la littérature pour la jeunesse. Les contes, mythes et légendes ont alimenté des collections dévolues à une découverte des cultures du monde et véhiculent une rhétorique globalisante de « contes/cultures du monde entier ». La maison d’édition Gründ en donnerait un exemple emblématique, par le nombre et la diversité de ses volumes. Mentionnons au passage, entre autres, les éditions Syros, Rue du Monde, de La Martinière, Didier, Casterman, Milan etc., qui font pendant aux collectes publiées par les maisons d’éditions pour adultes, telles que Maisonneuve et Larose, L’Harmattan, Karthala, Edicef Fleuve et Flamme etc. Les contes servent de plus en plus de prétextes à des explorations ethnographiques entre documentaire et fiction, notamment sous les auspices des arts premiers et de la muséographie (éditions Indigène, Dapper etc.). Il s’agit en quelque sorte de voyager tout autour de la terre. Il revient pourtant, me semble-t-il, à Maurice Bouchor15, au début du XXe siècle, d’avoir explicitement approché la dimension non pas tant ethnologique (attrait pour un ailleurs), qu’anthropologique, si présente dans les trois volumes de Contes qu’il a conçus à destination des enfants et de leurs parents, anticipant une approche joyeusement comparatiste. Qu’il procède ce faisant à une édulcoration raisonnée des contes n’entre pas ici dans notre propos. Dans une perspective évolutionniste à resituer dans le contexte d’une histoire des sciences en général, il invite donc tout particulièrement les grands frères et soeurs à partir à leurs risques et périls à la découverte de civilisations de plus en plus éloignées (après la France et l’Europe, les traditions orientale et africaine), pour revenir plus riches de contes à narrer. Dans sa préface pour les enfants du troisième volume (1913), il prépare finalement ses lecteurs au constat que « l’homme est toujours l’homme », que « ce sont partout les mêmes choses qui font le prix et le charme de la vie ». Unité de l’homme et universalité de l’humain par-delà les spécificités culturelles et les charmes étranges des tribus africaines et autres gens différents, mais pas si différents qu’on ne puisse les comparer à soi, se retrouver en eux.

37Point besoin aujourd’hui de grandes anthologies pour faire pareille expérience. Des conteurs existent et courent le monde, à commencer par les bibliothèques et les écoles. D’autres voies s’ouvrent en même temps, y compris à la recherche. Les nouvelles technologies, les migrations en tous sens de gens, d’images et de récits, provoquent maintes occasions de circulation et de confrontation des imaginaires. Nous entrons à peine dans une mondialisation dont nous ne maîtrisons ni les conséquences culturelles ni les conséquences épistémologiques, tout en y occupant pleinement une fonction d’acteurs, en tant que chercheurs, formateurs, parents etc. C’est dans ce contexte d’un empirisme aussi raisonné que possible que vient s’inscrire une nouvelle hypothèse de recherche autour de la variation, ancrée sur l’étayage de la voix et du virtuel.

38Le conte de tradition orale et plus largement les littératures orales nous ont en effet habitués à la mouvance, à l’infixé, au singulier-pluriel, au virtuel. Il présente les avantages décrits par Pierre Lévy16 comme ceux de l’objet anthropologique et virtuel par excellence, à la manière du ballon de football, autre exemple de Lévy : il circule non pas de main en main, mais de bouche à oreilles, par toutes sortes de canaux, codages et transcodages. Il s’agit de faire confiance à cet objet déjà longuement éprouvé comme « catalyseur de coopérations » pour aller plus loin par les moyens de l’image et du son, à travers les possibilités inédites d’un travail en réseau. Tel est le pari du site Collectifconte, nouvelle étape d’une recherche en ligne, qui s’ouvre avec le soutien du Pôle Image Animée de l’Institut des Sciences de l’Homme de Lyon. Il s’agit à présent de tresser trois raisons : la raison orale, la raison graphique, la raison numérique, de décloisonner nos mondes (art et recherche, recherche et formation, oral et écrit). Le site réunit des chercheurs, des conteurs, des réalisateurs. Mais je laisserai à Jeanne Drouet le soin de mieux présenter ce dispositif d’un autre type et ses enjeux, puisqu’elle dispose d’une double formation à l’anthropologie et à l’image, et a résolument engagé une recherche sur ces nouveaux chemins.

Bibliographie

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Notes

1 MORO M.-R., Enfants d’ici venus d’ailleurs, Paris, Hachette Littératures, 2002.

2 AMROUCHE M.-T., Le grain magique, Paris, François Maspéro, 1979.

3 DECOURT N., La vache des orphelins. Conte et immigration, Lyon, Presses Universitaires de Lyon, 1992.

4 BHABHA H., Les lieux de la culture. Une théorie postcoloniale, Paris, Payot & Rivages, 2007, p. 14 (éd. originale : The location of culture, 1994).

5 GLISSANT É., Poétique de la relation, Paris, Gallimard, 1990, p. 69.

6 WINNICOTT D.-W., Jeu et réalité, Paris, Gallimard, 1975.

7 ZUMTHOR P., La lettre et la voix, Paris, Seuil, 1987.

8 LAPLANTINE F., Le sujet. Essai d’anthropologie politique, Paris, Téraèdre, 2007.

9 LEVI-STRAUSS C., Anthropologie structurale, Paris, Plon, 1958.

10 DECOURT N., RAYNAUD M., Contes et diversité des cultures. Le jeu du même et de l’autre, Lyon, CRDP, Collection Argos Démarches, 1999.

11 FAVRET-SAADA J., Désorceler, Paris, Éditions de l’Olivier, 2009.

12 Voir là-dessus les travaux de CARRE O., en particulier : Contes et récits de la vie quotidienne. Pratiques en groupe interculturel, Paris, L’Harmattan, 1997.

13 SORIANO M., « Nouvelles approches du conte », Encyclopaedia Universalis, Supplément 1994, p. 398-400.

14 CERQUIGLINI B., Éloge de la variante, Paris, Des travaux/Seuil, 1989.

15 BOUCHOR M., Contes, Paris, Armand Colin, 3 vol., 1911, 1912, 1913.

16 LEVY P., Qu’est-ce que le virtuel ?, Paris, La Découverte, 1998.

Pour citer ce document

Nadine DECOURT, «Contes de tradition orale et variation », Publije, revue de critique litteraire [En ligne], Numéros de la revue en texte intégral, Le récit pour la jeunesse : transpositions, adaptations et traductions / Dir. P.Eichel-Lojkine, mis à jour le : 25/06/2015, URL : http://publije.univ-lemans.fr/publije/index.php?id=258.