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Publije, revue de critique litteraire
(littérature pour la jeunesse et littérature générale)

Le récit pour la jeunesse : transpositions, adaptations et traductions / Dir. P.Eichel-Lojkine

Nelly Foucher STENKLØV

Analyse comparative du présent dans des productions écrites pour ou par des enfants

Article

Texte intégral

Introduction

1La présente communication s’inscrit dans le cadre d’une thèse sur l’emploi du présent à la lumière de la notion de subjectivité. Plus particulièrement, dans le sillage pluri-disciplinaire de la sémantique, de la pragmatique et de la psycho-linguistique, nous proposerons un regard sur les emplois du présent de narration dans des contextes où l’enfant est impliqué tantôt au niveau de la production écrite, tantôt au niveau de la réception.

2Traditionnellement, la traduction de la temporalité exprimée en français semble suivre les mêmes courants en anglais et en norvégien. Comme le souligne ainsi Gillian Lathey en 2003, les versions anglo-saxonnes d’ouvrages pour enfants ont tendance à négliger l’impact éventuel d’un présent narratif choisi dans un récit français, en rétablissant dans la traduction une chronologie de l’action par le choix classique des temps du passé. Dans notre recherche d’une définition du présent de narration, l’étude comparative de récits d’enfants enrichie des apports de la psychologie cognitive est un premier pas vers la compréhension du rapport spontané de l’enfant à la temporalité selon sa culture, de son expression en diverses langues et des paramètres qui entrent alors en considération dans les contextes de traduction.

Explication sémantique du choix des temps verbaux

3Reprenons rapidement les données de la sémantique temporelle. En 1945, le logicien Hans Reichenbach1 résume l’acte énonciatif en trois moments : le moment de l’énonciation (S), le moment de l’événement (E) et le moment de la référence (R, sur lequel on ne s’attardera pas ici). Dans le cas du présent, il superpose S et E parce que l’événement semble se dérouler au moment où l’on parle. Comme on le sait pourtant, ce que néglige Reichenbach, le présent s’applique aussi à des contextes de décalage temporel dans les trois langues de notre étude. Dans une représentation où le trait d’union symbolise la succession, et la virgule indique la simultanéité, on observe :

4(1) PRES (E-S) : l’événement précède l’énonciation

5Le 21 janvier 1793, Louis XVI est exécuté. (Version française)

621. januar 1793 blir Ludwig XVI henrettet. (Version norvégienne)

721 January 1793 Louis XVI is executed. (Version anglaise)

8(2) PRES (S-E) : l’énonciation précède l’événement

9La semaine prochaine, Paul part en croisière. (Version française)

10Neste uke drar Paul på cruise. (Version norvégienne)

11Paul is going on a cruise next week. (Version anglaise)

12Les exemples ci-dessus affichent des traductions obéissant apparemment aux critères d’une certaine équivalence du point de vue de l’expression de la temporalité. Le temps verbal du présent est en effet employé dans chacune des langues. Une telle symétrie n’apparaît pas systématiquement dans les textes, comme l’illustreront les extraits de littérature enfantine sur lesquels nous nous pencherons ultérieurement. S’interrogeant sur la traduction du présent français par un Simple Present anglais, Hélène Chuquet2 évoque ce « sentiment que cela ne marche pas toujours ».

Explication textuelle du choix des temps verbaux

13La compréhension de la temporalité dans les textes est traitée dans des théories de grande influence. En 1966, Emile Benvéniste publie ses « Problèmes de linguistique générale » où il opère une dichotomie entre les plans énonciatifs. Le discours et l’histoire (ou récit) sont les deux grandes familles du bipartisme énonciatif dès lors que l’énonciation est définie en tant qu’acte de production d’un énoncé. Ainsi selon Benvéniste, le récit est libéré de l’ici et du maintenant du narrateur car « les événements semblent se raconter d’eux-mêmes ». Il privilégie l’emploi des adverbiaux sémantiquement indépendants (du type cette année-là, la veille, etc.), la troisième personne et le passé simple, l’imparfait, le plus-que-parfait et le passé antérieur. Les textes apparentés au discours s’inscrivent dans un contexte énonciatif contenu à l’intérieur des bornes de la triade Moi-ici-maintenant. Du point de vue de la forme, le discours se manifeste ainsi à travers des adverbiaux déictiques du type hier, aujourd’hui, demain, la première personne et les temps verbaux du présent, du passé composé et du futur. Benvéniste spécifie que les deux régimes énonciatifs de son système peuvent se côtoyer au sein du même texte selon le degré de subjectivité du narrateur.

14Dans la logique de Benvéniste, seuls les temps de l’aoriste sont les temps du récit en ce qu’ils décrivent des procès détachés du moment de l’énonciation. Sur la base de notre corpus, nous nous attacherons à nuancer cette classification en conférant au présent une fonction narrative compatible avec sa nature déictique.

15Notre étude ne portera pas seulement sur le présent de narration, temps-pivot qui assure la trame temporelle du récit mais aussi sur le présent intrusif et les subtilités de ses effets. Nous nous proposons ainsi d’étayer l’hypothèse selon laquelle l’insertion d’un présent dans une narration au passé engendre, ou glisse entre les bornes impliquées par la temporalité du procès au présent, un autre point de vue sur l’événement exprimé, sans altérer l’unité narrative du texte. L’idée du changement de perspective, étoffée par les considérations théoriques – temporelles, aspectuelles, pragmatiques et cognitives – la concernant, constituera ainsi le fil rouge de cette réflexion que nous jalonnerons d’exemples et de commentaires. Par ce regard sur les effets du présent « intrus », nous espérons contribuer à affiner la compréhension globale de ce temps verbal, accueillir en connaissance de causes son succès dans la littérature moderne, et plus précisément la littérature pour la jeunesse, et cerner l’impact de sa négligence dans des contextes de traduction. Pour ce faire, deux articles sont en cours :

  • Une étude de l’utilisation des temps de la narration dans des productions écrites d’enfants français et norvégiens

  • L’emploi du présent dans des récits français pour enfants et leurs traductions norvégiennes

L’expression du contexte temporel et le rôle du temps verbal du présent dans les récits d’enfants : un cas de narration

16III-A Description du corpus

17Notre corpus exclut les narrations orales pour des raisons d’accessibilité et de facilité de réalisation et de traitement, certes, mais aussi parce que le succès de l’usage du présent dans la littérature enfantine nous ayant intrigué en premier lieu, c’est à ce phénomène que nous souhaitons confronter l’usage du présent par l’enfant auteur. Pour ce, et en raison des motivations psychologiques et cognitives citées plus haut, un échantillon d’enfants scolarisés en école primaire et familiarisés avec le processus d’écriture nous a semblé approprié à la logique de notre démarche. Le support de notre enquête est un court-métrage sans paroles inconnu du grand public au moment de l’expérience (mars 2009). Nous sommes consciente des limites et des déséquilibres propres à la transcription d’un support de médiation vers un autre du point de vue de l’appréhension cognitive.

18Les critères suivants ont établi un contre-poids aux inconvénients du transfert et orienté notre sélection :

  • Un support facilement accessible et utilisable par le personnel enseignant des deux pays.

  • Un contenu attrayant pour des enfants d’âges, de sexes, de culture et d’intérêts différents.

  • Un contenu inconnu de tous qui mette les participants sur un pied d’égalité quant au facteur découverte.

  • Un support qui donne lieu à l’élaboration d’un corpus écrit.

19En conséquence, les professeurs des classes de CE1, CE2, CM1 et CM2 des écoles primaires de Couffé (France) et Ranheim (Norvège) ont soumis leurs élèves aux consignes formulées dans la lettre commune à tous qui suit :

20Lettre de consignes

Bonjour!

Dans le cadre d’une thèse de doctorat en linguistique, j’envisage l’écriture d’un article concernant les narrations enfantines. Mon étude s’appuiera en partie sur une collection de productions écrites par des enfants de 7 à 12 ans, pour laquelle je fais appel à votre contribution. Pour la fiabilité de ce corpus, je vous serai reconnaissante de bien vouloir suivre les consignes suivantes :

Chaque production est un travail individuel.

Chaque production est une restitution écrite des grandes lignes du film « Bare en kvist » (« Rien qu’un bout de bois ») – court-métrage sans paroles de 4 minutes.

Il est question de raconter le déroulement de l’histoire, non pas de dire ce qu’on en a pensé.

Chaque production totalise entre 60 et 120 mots. (éventuellement moins pour les plus jeunes)

L’ensemble de l’expérience (consigne aux élèves – projection du film – rédaction) s’effectuera en 60 minutes.

Les productions écrites ne seront en aucun cas retouchées par des adultes.

Chaque production doit porter l’âge, la classe et, éventuellement, le prénom de son auteur.

Merci de votre collaboration !

21Malgré les classifications d’âge (de 7 à 12 ans) et de langue sous lesquelles nous rangerons les productions, c’est à une étude de type qualitatif que nous nous livrerons. Dans un deuxième temps, distinguant les textes où le présent apparaît de ceux dont il est absent, nous baserons notre analyse sur les considérations suivantes :

  • La description du contexte ;

  • La chronologie événementielle ;

22le but étant de voir dans les deux cas les cadres syntaxiques et stylistiques privilégiés par l’enfant lorsqu’il situe les événements qu’il narre.

23III-B Observations provisoires

24Le recours au présent se fait de façon assez semblable en Norvège et en France. À savoir, par classe d’âges :

25- Chez les apprentis lecteurs (7-8 ans = CE1) : une tendance à négliger la description contextuelle. Le présent est largement employé en tant que temps pivot de la narration (plus encore chez les français).

26- Chez les jeunes lecteurs (8-10 ans = CE2-CM1) : un recours aux temps aoristiques propres à la narration, c’est-à-dire le passé simple, l’imparfait (et les quasi équivalents norvégiens) très net chez les français même quand ils ne maîtrisent pas la conjugaison...

27- Chez les pré-ados (10-12 ans = CM2) : Le cadrage contextuel est assuré en introduction du texte. Beaucoup d’enfants des deux nationalités jonglent avec les temps et insèrent des présents au sein de leurs narrations par ailleurs aux temps du passé.

28Dans tous les cas, la chronologie événementielle est respectée.

29III-C Pistes d’analyse

  • Le critère psychologique : L’égocentrisme du petit enfant

30« Des études faites à partir du langage permettent de savoir de quelle manière l’enfant, petit à petit, maîtrise la notion de temps. […] On constate que le premier adverbe temporel utilisé dès 2 ans 1/2 est “maintenant”, mais il n’a alors aucune valeur chronologique. Il indique un souhait fort de l’enfant, “maintenant, c’est à moi de jouer”. […] / Toujours vers 3 ans, on constate l’apparition des premières références faites à la datation dans le passé ou le futur. L’enfant utilise “aujourd’hui” et “maintenant” en référence au moment où il parle et en opposition à d’autres moments encore compléments indéfinis dans le temps. / La maîtrise du temps naît vers 4 ans. Mais les heures, les semaines, les jours sont remplacés d’abord par des points de repère personnels, tels que des détails de sa vie quotidienne3. »

31Pour le jeune enfant, le monde appréhendé s’articule seulement en fonction de son interaction avec lui. Par le présent, l’enfant narre ce qu’il a vu en s’attribuant le rôle de témoin.

  • Le critère pédagogique : L’expérience de la lecture et l’apprentissage de la conjugaison.

32Très visible jusqu’à 10 ans. On peut peut-être parler d’une certaine maturité stylistique (et cognitive) chez quelques élèves plus âgés qui passent d’un temps à l’autre sans rompre l’enchaînement événementiel.

33Étape de notre quête pour une meilleure définition du présent de narration, l’expérience de ces productions enfantines confrontée aux orientations proposées par la psychologie et la linguistique cognitive contribuera, nous l’espérons, à améliorer la compréhension du rapport spontané de l’enfant à son cadre temporel, et, plus précisément, à peaufiner l’expression de ce dernier dans la littérature qui lui est destinée. Le premier article offre ainsi un regard sur certains symptômes de la perception enfantine, le second dont nous aborderons maintenant la présentation traite de l’intervention des adultes sur cette perception.

34L’emploi du présent dans des récits français pour enfants et leurs traductions norvégiennes

35Traduire l’expression de la temporalité relève de domaines aussi variés que la linguistique, la psychologie et la sociologie. On comprendra sans peine les dilemmes face auxquels les traducteurs se trouvent, qui plus est les traducteurs de littérature pour enfants.

36Le présent de narration est-il naturellement ignoré dans les traductions ? En guise de réponse, par une étude appliquée à la traduction du français vers l’anglais, Hélène Chuquet retient deux choix de traducteurs : Tantôt le temps présent est conservé dans la traduction et participe à une reproduction du schéma temporel du texte source, tantôt il est remplacé par une standardisation de la narration aux temps du passé, susceptible d’homogénéiser l’expression temporelle. La conclusion de l’analyse de Chuquet met toutefois l’accent sur le brouillage stylistique qui entrave toute généralisation et joue avec les temps verbaux dans des desseins échappant finalement aux instructions inhérentes au présent de narration français et anglais4. Dès lors, il n’est plus vraiment question d’équivalence linguistique – temporelle et aspectuelle – mais d’acceptation ou non, pour le texte cible, de l’hétérogénéité temporelle – et, sommes-nous d’avis, perspective – que l’alternance des temps verbaux peut imposer.

37IV-A Système du présent narratif et système multifocal

38Les exemples de notre étude concernent un paysage narratif, où le présent, intrus dans un texte dominé par les temps traditionnels de la narration, est couramment supprimé ou ajouté dans la traduction norvégienne.

39Avant d’aborder ces cas de non-équivalences, dans le souci de clarifier notre analyse qualitative, nous nous attarderons sur la proposition d’Anne Judge, particulièrement appropriée à nos premiers constats. Par la seule évocation du présent de narration, Judge dévoile en effet quelques lacunes du système binaire proposé par Benvéniste. À cheval sur les approches temporelles, narratologiques et discursives, son article propose un système énonciatif à quatre entrées, où celles de l’histoire et du discours données par Benvéniste sont maintenues mais côtoient d’autres entrées, propres aux fonctions du présent de narration, tantôt moteur de la trame énonciative, tantôt acteur de séquences énonciatives temporellement hétéroclites :

« En effet, il y aurait actuellement deux autres systèmes en vigueur. L’un, le système employant le présent narratif comme temps-pivot, est très développé [...]. Le deuxième, le système multifocal, est encore à ses débuts. Dans ce dernier cas, il n’y a pas de temps pivot, c’est-à-dire que l’action peut être racontée dans une phrase au présent narratif, dans la phrase suivante au passé simple et dans une autre au passé composé. Et tout ceci dans un même paragraphe5. »

40Judge considère que les deux systèmes qu’engendre la catégorisation des emplois du présent de narration sont issus de phénomènes récents de la littérature. Corpus à l’appui, nous avançons que le système « multifocal » imprégnait déjà la littérature enfantine française dans l’entre-deux guerres. Si le phénomène n’avait alors pas de reconnaissance ni de nom, l’ignorance de son existence ressort plus concrètement dans les traductions de textes l’appliquant.

41Plus que le seul présent de narration, c’est le système multifocal qui nous paraît être sacrifié dans les traductions, à l’avantage d’une nivellation des points de vue. Les tenants et aboutissants de cette « trahison » seront analysés au travers d’un corpus d’extraits littéraires et de leurs traductions norvégiennes sélectionnés en raison de la non-préservation du temps original dans le texte cible.

42Dans l’optique d’une conclusion juste des changements apportés, nourrie des considérations sur les éventuels atouts stylistiques et cognitifs de l’infidélité et de l’appréhension d’une perte de subtilité multifocale (voire polyphonique) pas toujours compensée, trois axes intégrant les perspectives sémantiques, pragmatiques et énonciatives orientent notre travail empirique :

  • une confrontation des occurrences des textes source et cible avec le couple des schémas narratifs de Judge.

  • un regard contrastif sur la structure chronologique des textes source et cible.

  • une observation contrastive des points de vue suggérés par les textes.

43IV-B Quelques exemples

44Pour illustrer notre propos, et par souci de concision, nous avons fait le choix de restreindre nos exemples à la littérature d’une classe d’âge, celle des apprentis lecteurs (et plus largement aussi des jeunes lecteurs) qui, nous l’avons souligné, emploie volontiers le présent de narration dans ses rédactions.

45IV-B-a Commentaires d’exemples : « Le voyage de Babar »

46- DE BRUNHOFF J., Le voyage de Babar, Paris, Librairie Hachette, 1939.

47- DE BRUNHOFF J., Babar på reise, oversatt av Jón Sveinbjørn Jónsson, N. W. Damm & Søn AS, 2003.

  • Babar et Céleste s’installent confortablement. Ils ont dressé leur tente, puis, assis sur de grosses pierres, il mangent avec appétit une excellente soupe au riz cuite à point et bien sucrée6. / Babar og Celeste har fått det fint. De har satt opp teltet, og så slår de seg til på noen store steiner og spiser en nydelig rissuppe7.

48Le remplacement en norvégien du présent « s’installent » par le perfektum « har fått » change la donne sur les plans de l’enchaînement chronologique des événements. Le texte français crée une ambiguïté interprétative. On peut ainsi supposer que cette installation « Babar et Céleste s’installent... » décrit un procès qui résume la situation et réfère à un intervalle événementiel incluant les autres événements (dresser la tente, puis manger) du passage. Par le jeu de la reconstitution chronologique traditionnellement associée à la temporalité véhiculée par les temps verbaux, on peut aussi imaginer que les procès au présent succèdent au procès au passé composé et que le constat « Babar et Céleste s’installent confortablement » intervient, simultanément au repas (ils mangent), en conséquence de la mise en place de la tente (exprimée au passé composé : « Ils ont dressé leur tente »). La traduction norvégienne supprime tout doute interprétatif en introduisant un perfektum à la place du présent, en accord parfait avec la progression linéaire du temps, qui souligne une perfectivité inambiguë et suggère l’efficacité des éléphants. L’idée de processus en cours convoyée par l’imperfectivité d’un présent est donc absente de ce passage en norvégien, qui se contente très généralement de retranscrire l’idée et de négliger les détails. On soulignera au passage la chute de l’adverbial « avec appétit » et de l’épithète « cuite à point et bien sucrée », autant d’éléments qui, aux côtés du présent ambigü « s’installent » accentuaient la bonhomie des héros (des éléphants...).

  • Voilà le camp des éléphants. Ils ont tous repris courage, Babar a une bonne idée : il déguise ses plus grands soldats, il leur peint la queue en rouge et, près de la queue, de gros yeux effrayants8. / Her er elefantenes leir. De har fått motet tilbake. Babar har fått en god idé : Han maskerer de største soldatene, han maler halene røde, og på hver side av halen to store, skremmende øyne9.

49Cette fois encore, au présent français dans « Babar a une bonne idée » qui décrit une action en cours, saisie aspectuellement durant son déroulement, le texte norvégien substitue un perfektum « Babar har fått en god idé » qui confine au procès la fonction de constat, par anticipation. Le subterfuge aspectuel force à l’interprétation prématurée du succès en raison du point de vue donné. Dans la traduction norvégienne, nous avons affaire à une perspective de narrateur omniscient, qui nous prévient déjà que l’entreprise sera conclue par une réussite. Le présent du passage français indiquait seulement que l’idée semble bonne au témoin qui nous en parle, au moment précis où Babar la rend publique.

50IV-B-b Commentaires d’exemples : « Le roi Babar »

51- DE BRUNHOFF J., Le roi Babar, Paris, Librairie Hachette, 1939.

52- DE BRUNHOFF J., Kong Babar, oversatt av Jón Sveinbjørn Jónsson, N. W. Damm & Søn AS, 2003.

  • Justement, au pays des éléphants, Arthur a eu une mauvaise idée Le rhinocéros Rataxès faisait tranquillement sa sieste : alors, sans le réveiller il lui a attaché un gros pétard à la queue. Le pétard éclate avec un bruit terrible et Rataxès saute en l’air. Arthur, le garnement rit si fort qu’il étouffe presque. C’est une très vilaine farce10. / Men hjemme i elefantenes rike har nettopp Arthur fått en dum idé. Neshornet Rataxes ligger rolig og sover middag, Uten å vekke ham, klarer Arthur å feste en stor kinaputt til halen hans, Kinaputten går av med et forferdelig smell, og Rataxes fyker i været. Ugangskråka Arthur ler seg nesten i hjel. Dette synes han er moro11.

53La traduction norvégienne introduit cette fois l’emploi du présent là où le texte original applique l’alternance entre l’imparfait et le passé composé. Cette alternance peint dans une perspective narratrice le décor d’un événement qui finalement, et brusquement, surgit au présent (« le pétard éclate »), et le « bruit terrible » est renforcé par la violence de la transmission directe imposée par le présent au lecteur. En mettant à contribution le présent dès le début de l’épisode, le traducteur norvégien crée une séquence narrative où la succession des procès esquisse naturellement, sans surprise ni rebondissement, l’ordre chronologique des événements. Ce présent est un présent narratif, qui nivelle la perspective, que le passage en français prodiguait par son cocktail multifocal12.

54IV-B-c Commentaires d’exemples : « Pierrot ou les secrets de la nuit »

55TOURNIER M., Pierrot ou les secrets de la nuit, Paris, Éditions Gallimard, 1979.

56TOURNIER M., Pierrot eller nattens hemmeligheter, oversatt av Per Christensen d. e., Gyldendal Norsk Forlag AS, 1985.

57Colombine a pris Colombine dans ses bras au risque de se brûler.

58Comme je suis belle, comme je sens bon ! dit-elle13./

59Kolumbine tar den varme Kolumbine i armene sine.

60Så pen jeg er, så godt jeg lukter ! sier hun14.

61Par la substitution d’un présent (« tar ») perçu en cours de déroulement à un passé composé (« a pris ») qui souligne une saisie dans l’après, le traducteur norvégien confère une fonction de témoin en direct au narrateur de ce passage, si présent dans la scène qu’il pourrait interrompre le geste de Colombine. Cette possibilité n’existe pas dans le texte français qui évacue, le temps de ce mouvement vers la Colombine en pain chaud, toute idée de spectacle en direct. Le narrateur français est ici passif. Il est par contre convoqué dans la phrase suivante, comme si la prise directe de parole invitait soudain ce narrateur au sein du récit. En l’espace de deux lignes, Tournier joue avec les perspectives narratrices qui épousent les aspects grammaticaux. Cette alternance ignorée dans la traduction, rend le passage norvégien monophonique. Le changement de temps dans le texte français accentue le résultat obtenu dans le second segment : « comme je suis belle ». Par la traduction, on obtient plutôt une relation de narration par défaut, au relief perspectif rasé. Les événements s’enchaînent sous l’oeil de la caméra qui leur donne la même profondeur de champ.

  • Épuisée par la longue route qu’elle a parcourue, bercée par la douce chaleur du fournil, elle s’est endormie sur le coffre à farine dans une pose de délicieux abandon15. / Utmattet av den lange veien hun har vandret og gjennomtrengt av bakeriets milde varme ligger hun og sover oppå melkisten i en deilig henfǿrt stilling16.

62Il y a ici divergence de repérage chronologique des événements due au remplacement du passé composé « s’est endormie » de la version originale par le présent (« ligger [...] og sover ») de la traduction norvégienne. On pourrait en rester là et s’étonner de ce choix. Il existe cependant une deuxième entorse sémantique inhérente à l’option du traducteur : un paramètre temporel de l’instruction des procès « s’est endormie » et « ligger og sover » se dérobe en effet au balisage référentiel de l’approche situative17 à court d’explications. Il s’agit du temps impliqué par la réalisation du procès exprimé. Quand la scène décrite en français met l’accent sur le passage d’un état de veille à un état de sommeil par ce choix d’un verbe transformatif, celle de la traduction exhibe une activité qui exclut toute idée de franchissement, en suggérant un repos maîtrisé et paisible en contradiction avec la fatigue incontrôlée que Tournier semblait vouloir suggérer par l’image produite dans le texte original. Des interprétations aussi différentes sont rendues par un jeu très subtil de la perspective, fournie dans le texte original par un narrateur qui constate, mais révélée dans la traduction comme intimement impliquée au coeur du procès en cours.

  • Colombine pense de plus en plus souvent à Pouldreuzic, et aussi à Pierrot, surtout quand elle regarde la lune. Un jour un petit papier s’est trouvé dans sa main ; elle ne sait pas comment18. / Kolumbine tenker stadig mer på Pouldreuzic, og også på Pierrot, isǽr når hun ser månen. En dag finner hun et lite papir i hånden sin uten at hun aner hvordan det kom dit19.

63Ce passage est intéressant en ce qu’il met en exergue les failles psycho-cognitives de la réécriture. L’occurrence du texte français « Un jour un petit papier s’est trouvé dans sa main » révèle par l’intermédiaire du verbe pronominal au passé composé un fait dont personne n’est à même de revendiquer la responsabilité, observé, qui plus est, après son accomplissement. L’accumulation de la connotation passive et de l’aspect grammatical accompli participe de l’innocence de Colombine, en proie aux éléments extérieurs. Du même coup, l’épisode du papier procure un moment de magie, une touche d’inexplicable qui parfait le tableau poétique de Tournier. La traduction « En dag finner hun et lite papir i hånden » rend Colombine maîtresse de son destin, bénéficiant de l’assistance d’un narrateur témoin du spectacle. Le papier ne s’est pas imposé à Colombine, ce sont les sens de Colombine qui l’ont amenée à cette découverte. Forcé dans le moule de la prise en direct, donc réaliste, au présent, l’enchantement de la scène s’évanouit.

Conclusion

64Les choix des temps verbaux pour la narration dans ces exemples tirés de la littérature pour jeunes enfants sont divers. Sans vouloir bannir leur substitution lors des traductions, nous considérons que leur comparaison offre entre autres les orientations de réflexion suivantes :

65Le pédagogue et critique littéraire Peter Hollindale20 parle du caractère enfantin des textes pour enfants (« The childness of children’s texts »). Les productions écrites par les enfants dans notre enquête nous semblent donner corps à l’expression par leur caractère dynamique, expérimental et variable. La traduction de la littérature pour enfants devient un jeu créatif des plus exigeants.

66Le traducteur face au défi psycho-linguistique21 : plus que sur les plans énonciatifs du discours et de l’histoire de Benvéniste, le présent joue sur le registre du point de vue. Son recours semble d’autant plus approprié dans la littérature pour jeunes enfants qu’il participe à une convergence des éléments perçus vers l’ego enfantin en fournissant au petit lecteur une invitation à participer activement au processus narratif. Le présent en quelque sorte « flirte » avec la subjectivité de l’enfant lecteur. Ne pas le traduire revient à ignorer l’enjeu de cette interpellation.

Bibliographie

BARBAZAN M., Le temps verbal. Dimensions linguistiques et psycholinguistiques, Toulouse, Interlangues, Linguistique et Didactique, Presses universitaires du Mirail, 2006.

BENVENISTE E., Problèmes de linguistique générale, Tome 1, Paris, Gallimard, 1966.

CHUQUET H., Le présent de narration en anglais et en français, numéro spécial de la collection Linguistique contrastive et traduction, Gap, Ophrys, 1994.

DE BRUNHOFF J., Le voyage de Babar, Paris, Librairie Hachette, 1939.

DE BRUNHOFF J., Le roi Babar, Paris, Librairie Hachette, 1939.

DE BRUNHOFF J., Babar på reise, oversatt av Jón Sveinbjørn Jónsson, N. W. Damm & Søn AS, 2003.

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HOLLINDALE P., Signs of Childness in Children’s Books, Thimble Press, 1997.

JUDGE A., Choix entre le présent narratif et le système multifocal dans le contexte du récit écrit, in : VOGELEER S., BORILLO A., VETTERS C. et VUILLAUME M., (éd.), Temps et discours, Bibliothèque des cahiers de l’institut de linguistique de Louvain 99, Louvain-la-neuve, Peeters, 1998, p. 215-235.

LATHEY G., Time, Narrative Intimacy and the child. Implications of the Transition from the Present to the Past Tense in the Translation into English of Children’s Texts : http://www.erudit.org/revue/meta/2003/v48/n1-2/006970ar.html?vue=integral (téléchargé le 03-09-2008), 2003.

TOURNIER M., Pierrot ou les secrets de la nuit, Paris, Éditions Gallimard, 1979.

TOURNIER M., Pierrot eller nattens hemmeligheter, oversatt av Per Christensen d. e., Gyldendal Norsk Forlag AS, 1985.

REICHENBACH H., Elements of Symbolic Logic, London – New York, Mac Millan, 1947-1966.

Notes

1 REICHENBACHH., Elements of Symbolic Logic, London – New York, Mac Millan, 1947-1966.

2 CHUQUET H., Le présent de narration en anglais et en français, numéro spécial de la collection Linguistique contrastive et traduction, Gap, Ophrys, 1994, p. 3

3 http://www.medisite.fr/medisite/La-syntaxe-du-temps.html (vu le 28-11-2007)

4 CHUQUET H., Le présent de narration en anglais et en français, op. cit., p. 214.

5 JUDGE A., « Choix entre le présent narratif et le système multifocal dans le contexte du récit écrit », VOGELEER S., BORILLO A., VETTERS C. et VUILLAUME M., (éd.), Temps et discours, Bibliothèque des cahiers de l’institut de linguistique de Louvain 99, Louvain-la-neuve, Peeters, 1998, p. 217.

6 DE BRUNHOFF J., Le voyage de Babar, Paris, Librairie Hachette, 1939, p. 13.

7 DE BRUNHOFF J., Babar på reise, oversatt av Jón Sveinbjørn Jónsson, N. W. Damm & Søn AS, 2003, p. 9.

8 DE BRUNHOFF J., Le voyage de Babar, op. cit., p. 47.

9 DE BRUNHOFF J., Babar på reise, op. cit., p. 43.

10 DE BRUNHOFF J., Le roi Babar, Paris, Librairie Hachette, 1939, p. 30.

11 DE BRUNHOFF J., Kong Babar, oversatt av Jón Sveinbjørn Jónsson, N. W. Damm & Søn AS, 2003, p. 26.

12 JUDGE A., « Choix entre le présent narratif et le système multifocal dans le contexte du récit écrit », op. cit.

13 TOURNIER M., Pierrot ou les secrets de la nuit, op. cit., p. 36.

14 TOURNIER M., Pierrot eller nattens hemmeligheter, op. cit., p. 36.

15 TOURNIER M., Pierrot ou les secrets de la nuit, op. cit., p. 32.

16 TOURNIER M., Pierrot eller nattens hemmeligheter, op. cit., p. 32.

17 REICHENBACH H., Elements of Symbolic Logic, op. cit.

18 TOURNIER M., Pierrot ou les secrets de la nuit, op. cit., p. 26.

19 TOURNIER M., Pierrot eller nattens hemmeligheter, op. cit., p. 26.

20 HOLLINDALE P., Signs of Childness in Children’s Books, Thimble Press, 1997, p. 46.

21 BARBAZAN M., Le temps verbal. Dimensions linguistiques et psycholinguistiques, Toulouse, Interlangues, Linguistique et Didactique, Presses universitaires du Mirail, 2006, p. 376.

Pour citer ce document

Nelly Foucher STENKLØV, «Analyse comparative du présent dans des productions écrites pour ou par des enfants », Publije, revue de critique litteraire [En ligne], Numéros de la revue en texte intégral, Le récit pour la jeunesse : transpositions, adaptations et traductions / Dir. P.Eichel-Lojkine, mis à jour le : 05/03/2015, URL : http://publije.univ-lemans.fr/publije/index.php?id=262.