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Publije, revue de critique litteraire
(littérature pour la jeunesse et littérature générale)

1. Pratiques de lecture de jeunesse en Europe : XIXe-XXIe siècles - Workshop Jeunes Chercheurs

Elisa MARAZZI

Commentaire du poster

Article

Abstract

The poster aims at showing how French literature entered Italy by means of the pedagogic tradition of giving books to pupils as an award. Since such prizes often represented the only book owned by a family, it was important to use them to educate people. As a matter of fact, Italian publishers still were not used to giving children their own proper literature, conceived and written for young readers. That is why educators, politicians and publishing houses looked abroad for some models and texts in order to make people more literate and to give a moral education to the new Italian citizens as well. The article focuses on the three different lines of action singled out in the poster, i.e. moral books, fairy tales, and adventures, and science popularization. Specifically, it aims at showing how French books were translated into Italian in different ways. For example, it is worthwhile pointing out that in the case of famous authors, no changes to the original edition were made. On the contrary, older fairy tale anthologies dating from the beginning of the century were properly reshaped by adding other stories, new images, etc. As far as popular science was concerned, the texts were supposed to meet their readers’ competence and taste, which is why Italian publishers added new material, both graphic and textual, that could interest their public.

Texte intégral

1 L’exploitation d’œuvres étrangères a influencé, dans l’Italie du XIXe siècle, la production éditoriale de large circulation adressée aux nouveaux lecteurs, par le biais d’opérations éditoriales justifiées à la fois par des raisons commerciales et par les politiques d’éducation (scolaires et populaires). Le self-help anglais avait surtout servi la cause de l’éducation populaire italienne, avec traductions et adaptations adressées aux adultes1, tandis que le cas du livre de prix, au croisement de la pédagogie et de la littérature enfantine, met en évidence l’apport de la littérature française, comme on a essayé de le montrer dans le poster.

2 La remise de prix aux meilleurs était une pratique très répandue dans les établissements scolaires, tant que des véritables débats pédagogiques dissertaient sur les avantages et désavantages de cette tradition ; ces débats ont débouché sur une véritable campagne de presse à laquelle participaient les éditeurs, les plus intéressés à exploiter l’école comme canal de vente.

3 De toute façon, le livre était la forme de prix préférée des éducateurs et n’était pas vu comme un simple cadeau destiné aux meilleurs élèves, mais comme une occasion supplémentaire de didactique, comme le montre bien la citation d’Emilio De Marchi:

« Le prix sous la forme d’un livre rentre gratuitement dans les familles les plus pauvres et il reste un objet de culte pendant plusieurs générations. On met à la poubelle les cahiers et les manuels, au contraire, d’habitude, le livre de prix, avec sa belle reliure, est préservé, lu et transmis. Les éducateurs ne peuvent pas renoncer sans remords à cette vieille habitude de répandre la culture et les bonnes idées dans un pays qui n’achète pas de livres et ne lit pas. ».2

4 En fait, le livre de prix était souvent le seul livre qui entrait dans les maisons du peuple, c’est à dire aussi chez les adultes, et parfois le seul livre lu dans une vie entière : il était alors utile que les livres de prix fussent instructifs ou édifiants. Pour les éducateurs, les politiciens et les auteurs italiens donc, le livre pour les enfants était synonyme d’éducation, et on ne sentait pas encore l’exigence d’offrir aux plus jeunes des livres qui fussent le résultat d’un travail sur leurs besoins et leurs goûts.

5 Par contre, les éditeurs, qui ont été les principaux contributeurs de la formation du goût des nouveaux publics3, commençaient à renouveler le marché du livre pour les enfants, aussi grâce à leurs expériences à l’étranger (p. ex. Treves et Sonzogno avaient fondé leurs maisons d’édition en regardant au modèle français4) et ils offraient aux jeunes lecteurs italiens des traductions et adaptations d’ouvrages français à succès5.

6 Le poster montre les trois différentes lignes suivies par les éditeurs italiens de livres de prix pendant leur activité de traduction et adaptation de textes français. On précisera ici comment les diverses observations et perspectives indiquées dans la dernière section du poster s’explicitent dans chacune de ces lignes.

7 Livres édifiants.

8 Il s’agissait surtout de recueils de récits à but moralisant ; les auteurs les plus publiés étaient Pierre Blanchard, Henry Savigny, la Comtesse de Ségur, l’Abbé Mullois. Les ouvrages originaux (français) datent de la première moitié du siècle. L’étude comparative permet de vérifier que, en l’absence d’une règle définie concernant les droits d’auteur  (avant la convention de Berne de 1886) les éditeurs profitaient de la possibilité de publier les traductions sans en payer les droits et de remanier l’édition originale. Donc chaque éditeur ajoutait, selon son goût, illustrations, observations, récits supplémentaires.

9 Par exemple, la deuxième édition italienne du livre Le Trésor des enfants, par Pierre Blachard contient, comme on le voit dans le poster, huit récits adjoints par l’éditeur Messaggi. Mais le point le plus intéressant est que l’édition contient une préface, signée par « le typographe »6 qui en informe le lecteur :

« Je ne fais pas l’éloge de ce traité, car ses nombreuses éditions en France et ailleurs suffisent à comprendre l’ estime et la considération qu’il mérite. Je ne l’ai pas décoré par des vignettes; cela pour ne pas en faire augmenter le prix […] J’ai seulement aimé y insérer quelques récits inspirés de la réalité […] »7

10 En général, dans ces cas, les contenus n’étaient pas beaucoup remaniés, car la pédagogie française du début du XIXe siècle pouvait bien s’adapter aux exigences de la politique éducative italienne de la fin du siècle.

11 Livres d’aventures, contes.

12 La majorité des traductions sont constituées par les œuvres de Jules Verne ; les récits de P.J. Hetzel sous le pseudonyme de J.P. Stahl avaient aussi du succès, et enfin le genre des « robinsonnades » (en particulier deux ouvrages : Le Robinson suisse dans la version d’Isabelle de Montolieu - qui était déjà une adaptation de l’œuvre de J.D. Wyss - et Le Robinson de 12 ans par Mme de Beaulieu8).

13 La littérature française était donc le biais pour l’introduction de l’aventure et du fantastique dans le livre de prix italien. L’étude comparative prouve que ni les contenus ni les paratextes n’étaient remaniés : dans le cas où l’auteur était bien connu, au contraire, on l’exhibait, de même que pour les illustrateurs majeurs, sur la couverture. On peut donc dire que, dans ce sous-secteur, les éditeurs renouvelaient l’offre de littérature de jeunesse par le biais de la littérature française en comprenant les raisons du succès des auteurs étrangers.

14 Vulgarisation scientifique.

15 Parmi les auteurs les plus traduits, on peut citer Jean Macé, Louis Figuier et Gaston Tissandier. Ces noms étaient bien connus, mais l’étude comparative montre plusieurs changements des contenus, tandis que les paratextes restent les mêmes pour des raisons compréhensibles : il y avait dans les œuvres scientifiques la nécessité d’illustrations strictement liées au texte et qui fussent de qualité. Les textes étaient très remaniés : puisque ces volumes étaient de véritables instruments d’instruction, il paraissait utile d’insérer de nouveaux chapitres contenant de nouveaux récits qui fussent plus près de la culture du lecteur.

16 Par exemple le poster montre, chez Treves, une version italienne de Connais-toi toi-même ? par Louis Figuier et Ernesto Bertarelli9, « professeur à l’Universitè de Parma » : en effet le livre avait été réécrit par le second, qui signait la préface où il expliquait à la fois la raison du choix de l’éditeur de republier le livre de Figuier et les changements que lui-même avait apportés :

« […] J’ai accueilli l’idée d’Emilio Treves de refaire, selon des canons nouveaux, “Connais-toi toi même” par Figuier, d’une façon qu’il puisse s’adapter mieux à nos connaissances sur le corps humaine; pour cette raison j’ai abandonné la division en chapitres de la vielle, mais utile, œuvre de Figuier, en donnant au nouveau volume un caractère plus sévère, mais en conservant, au même temps, sa nature d’ouvrage de vulgarisation. »10

17 Un cas très intéressant est celui des traductions de Gaston Tissandier chez Treves (Les héros du travail 1877, Les martyres de la science 1879, Les recréations scientifiques 1882) où les remaniements furent nombreux dans le texte et aussi dans le paratexte (surtout de nouvelles images insérées pour compléter les textes rajoutés). La version italienne contenait des paragraphes supplémentaires (annoncés dans la préface pour ce qui concerne Les martyres, mais pas dans Les héros) avec le but de rajouter des biographies d’Italiens illustres pour compléter le texte par Tissandier.

18 Dans les Récréations, des phrases furent ajoutées pour mieux faire comprendre aux lecteurs italiens les expériences scientifiques expliquées. Mais la nouveauté qui nous intéresse le plus ici est l’introduction, dans ce dernier livre, de nouveaux paragraphes contenant des expériences ludiques ou gymnastiques précisément adressés aux plus jeunes : ces textes sont l’expression de la volonté d’offrir le livre aux jeunes lecteurs, c'est-à-dire de proposer le livre à un public différent de celui prévu par l’éditeur français11.

19 Dans cette troisième ligne, le rôle de l’éditeur est essentiel pour la médiation entre deux cultures, mais il est aussi à l’origine d’un passage entre genres éditoriaux : par le biais de la littérature de jeunesse on publie des œuvres de vulgarisation qui au début n’avaient pas été conçus pour s’adresser aux plus jeunes. Cette transmission de livres et thèmes dans la littérature de jeunesse par le biais de la littérature étrangère concernait aussi le livre de voyage : récits et histoires d’explorateurs, en particulier en Afrique, furent de plus en plus offerts aux jeunes lecteurs. Il s’agissait d’un transfert similaire à ce qui se déroulait dans la littérature pour les adultes, notamment dans les cas où la vulgarisation animait le roman (on citera Bouvard et Pécuchet par Gustave Flaubert12).

Bibliographie

Image à l’arrière-plan: Cecrope Barilli, Il malatino, 1882, Parma, Pinacoteca Stuard (photographé par Marta Sironi, image déjà publiée dans Marta Sironi, «Un campionario iconografico: le “figure” della Raccolta Marengo», Collezionismo librario e biblioteche d’autore. Viaggio negli archivi culturali, edited by Lodovica Braida et Alberto Cadioli: 68-85. Milano: Skira, 2011.

«Catalogo della libreria editrice di Paolo Carrara», Catalogo collettivo della libreria italiana Nuova edizione per l’Esposizione nazionale del 1881 in Milano. Milano: ATLI, 1881, photographé à la Biblioteca Nazionale Braidense (Milan).

Catalogo dei libri ed articoli scolastici approvati per le scuole del Regno della Casa Editrice Tipografica Libraria ditta Giacomo Agnelli. Milano: Agnelli, 1890, photographé à la Fondazione Tancredi di Barolo (Turin).

Giornale della libreria, della tipografia e delle industrie e arti affini 4 (1891), n. 15, supplément, http://www.braidense.it/risorse/emeroteca.php.

Catalogo dei libri ad uso premio educativi-scolastici-ascetici-religiosi con assortimento di attestati per le scuole. Milano: Ditta Giacomo Agnelli, 1881, photographé à la Biblioteca Angelo Maj (Bergamo).

«Giornale della libreria, della tipografia e delle industrie e arti affini», 4 (1891), n. 15, supplément, http://www.braidense.it/risorse/emeroteca.php.

Voyages très extraordinaires de Saturnin Farandoul dans les 5 ou 6 parties du monde et dans tous les pays connus et même inconnus de M. Jules Verne par A. Robida. Paris : Librairie illustrée, 1879-1880, www.gallica.fr.

Voyages très extraordinaires de Saturnin Farandoul dans les 5 ou 6 parties du monde et dans tous les pays connus et même inconnus de M. Jules Verne par A. Robida. Paris : Librairie illustrée, 1879-1880, www.gallica.fr.

Viaggi straordinarissimi di Saturnino Farandola nelle 5 o 6 parti del mondo ed in tutti i paesi visitati e non visitati da Giulio Verne per A. Robida. Opera illustrata da 450 disegni colorati e non colorati. Milano: Sonzogno, 1884, photographé à la Biblioteca Nazionale Braidense (Milan).

Viaggi straordinarissimi di Saturnino Farandola nelle 5 o 6 parti del mondo ed in tutti i paesi visitati e non visitati da Giulio Verne per A. Robida. Opera illustrata da 450 disegni colorati e non colorati. Milano: Sonzogno, 1884, photographé à la Biblioteca Nazionale Braidense (Milan).

P.J. Stahl, Histoire d’un âne et de deux jeunes filles. Paris : Hetzel, 1874, www.gallica.fr.

P.J. Stahl, Histoire d’un âne et de deux jeunes filles. Paris : Hetzel, 1874, www.gallica.fr.

P.J. Stahl, Storia d’un asino e di due fanciulle, libera versione di M. Viani-Visconti Cavanna, Milano, Paolo Carrara, 1884, photographé à la Biblioteca Nazionale Braidense (Milan).

P.J. Stahl, Storia d’un asino e di due fanciulle, libera versione di M. Viani-Visconti Cavanna. Milano: Paolo Carrara, 1884, photographé à la Biblioteca Nazionale Braidense (Milan).

Louis Figuier, Les merveilles de la science […] Machine à vapeur […]. Paris: Furne, Jouvet, 1867, www.gallica.fr.

Louis Figuier, Meraviglie e conquiste della scienza. Il vapore e le sue applicazioni. Milano: Treves, 1887, photographé à la Biblioteca Nazionale Braidense (Milan).

Louis Figuier, Connais-toi toi-meme […]. Paris : Hachette, 1879, www.gallica.fr.

E. Bertarelli, L. Figuier, Conosci te stesso. Nozioni di fisiologia ad uso della gioventù e delle persone colte. Milano: Treves, 1914, photographé à la Biblioteca Nazionale Braidense (Milan).

Louis Figuier, Connais-toi toi-meme […]. Paris: Hachette, 1879, www.gallica.fr.

E. Bertarelli, L. Figuier, Conosci te stesso. Nozioni di fisiologia ad uso della gioventù e delle persone colte. Milano : Treves, 1914, photographé à la Biblioteca Nazionale Braidense (Milan).

Notes

1 Sur le self-help dans la littérature italienne, voir Adriana Chemello, La biblioteca del buon operaio. Romanzi e precetti per il popolo nell’Italia unita (Milano: Unicopli, 20092).

2 Opinion de E. De Marchi dans A. Avogadro, « Sulla questione dei premi nelle scuole popolari », Giornale della libreria 42 (1891): 679-682. La traduction est mienne. Sur De Marchi, écrivain et divulgateur milanais, voir Vittorio Spinazzola, Emilio De Marchi romanziere popolare (Milano: Edizioni di Comunità, 1971).

3 Cf. Martin Lyons, « Les Nouveaux Lecteurs au 19e Siècle: Femmes, Enfants, Ouvriers », Histoire de la Lecture dans le monde occidental, (Paris: Seuil, 1997)  365 - 400.

4 Edoardo Sonzogno, fasciné par la vivacité culturelle de Paris, y ouvrit non seulement une filiale, mais il établit aussi des relations exclusives avec la Société des gens de lettres, dans le but de s’ouvrir un canal privilégié pour l’acquisition des droits d’auteur des écrivains français majeurs. Viola Cagninelli, «Edoardo Sonzogno rappresentante italiano della Société des gens de lettres (1872-1878)», La Fabbrica del Libro, 14, no. 2 (2008) 8-15.

5 Mariella Colin, « La littérature d’enfance et de jeunesse en France et en Italie au XIXe siècle. Traductions et influences », Chroniques italiennes, 30 (1992).

6 Il peut être utile de rappeler ici qu’une véritable profession d’éditeur se développe en Italie plus tard qu’en France : pendant tout le XIXe siècle l’activité éditoriale fut encore prérogative des typographes-éditeurs et des libraires-éditeurs. Cf. Mario Infelise, « La nuova figura dell’editore, Storia dell’editoria nell’Italia contemporanea », dir. Gabriele Turi (Firenze : Giunti, 1997) : 55-76.

7 Il tesoro dei fanciulli, diviso in tre parti, cioè morale, virtù e civiltà, di Pietro Blanchard, coll’aggiunta di alcuni racconti morali (Milano: Messaggi, 1862) page du faux-titre. La traduction est mienne.

8 Voir en particulier les catalogues éditoriaux diffusés par l’éditeur Paolo Carrara et conservés à la Bibliothèque Nationale Braidense de Milan, cote BIBL.VIII.E.b.50.

9 L’italique est mien.

10 Conosci te stesso. Nozioni di fisiologia ad uso della gioventù e delle persone colte di E. Bertarelli e L. Figuier, con 222 incisioni e 6 cromotipie (Milano: Treves, 1914) XIV. La traduction est mienne.

11 Sur les adaptations de ces trois ouvrages, publiés en France par Dreyfous et Masson, voir Bruno Ambrella, « Traduzioni o adattamenti ? Interventi editoriali della casa editrice Treves sui libri di Gaston Tissandier », L’officina dei libri 2 (2011) 73-100.

12 Sur ce sujet on ne citera ici que le récent article de Sylvie Thorel-Cailleteau, « Bouvard et Pécuchet: la question du genre », Revue Flaubert, 11 (2011)  :  http://flaubert.univ-rouen.fr/revue/article.php?id=91. Consulté au mois de janvier 2014.

Pour citer ce document

Elisa MARAZZI, «Commentaire du poster », Publije, revue de critique litteraire [En ligne], IN VIVO, 1. Pratiques de lecture de jeunesse en Europe : XIXe-XXIe siècles - Workshop Jeunes Chercheurs, mis à jour le : 21/07/2015, URL : http://publije.univ-lemans.fr/publije/index.php?id=347.