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Publije, revue de critique litteraire
(littérature pour la jeunesse et littérature générale)

1. Pratiques de lecture de jeunesse en Europe : XIXe-XXIe siècles - Workshop Jeunes Chercheurs

Morgane MARIDET

Commentaire du poster

Article

Abstract

This short display is part of a research project examining the effects of French «classes préparatoires littéraires» on reading habits of young adults. Here, we most notably discuss the border between reading for entertainment and reading for educational/work purposes.

In the «classes préparatoires», students have to read a lot more than they used to in high school, and works of a different kind. Most students read frequently before, but in an unconstrained way, with a focus on entertainment and leisure. Now, they are faced with compulsory reading, in literature as well as in theoretical fields. As these new reading habits are not seen as unpleasant: the «pleasure of the discovery» is often mentioned. Besides, the young adults seem to separate their readings into two categories: «personal» reading on one hand (chosen and not directly related to their studies), on the other hand ; reading, related to academic studies. However, we point out that «personal» reading is often related to school curricula through the necessity of building a general knowledge of literature.

Texte intégral

1Au départ de cette recherche était l'idée que le passage par la classe préparatoire littéraire jouait – comme peuvent le faire d'autres expériences – un rôle important dans l'histoire de lecteur. En effet, pour répondre à de nouvelles exigences de travail (quantité plus importante et nouveaux types d'exercices, horizon du concours), les étudiants acquièrent de nouvelles façons de lire et de sélectionner leurs lectures.

2Nous nous attarderons ici sur la question de la catégorisation des lectures entre « travail » et « plaisir » ; les étudiants de CPGE littéraires1, issus majoritairement de milieux économiquement et culturellement favorisés, ont déjà construit avant leur entrée dans cette formation un certain rapport à la lecture, certes alimenté par leurs lectures scolaires, mais également axé sur la recherche de plaisir et de divertissement.

3La découverte de nouveaux types d’ouvrages (essais notamment) et de nouvelles approches des textes littéraires (analyse poussée et lecture de théorie littéraire), associée à un travail scolaire rythmé par des objectifs à court et long terme, modifie-t-il le rapport à la lecture qu’ils avaient construit auparavant ?

Qui sont les khâgneux ?

4Tous les enquêtés2, certes dans des mesures différentes, retracent dans les entretiens leur histoire de lecteur, qui commence assez tôt, dès l’acquisition de la lecture à l’école. Cependant, nombreux sont ceux qui font remonter leurs premiers souvenirs de lecteurs aux histoires lues par les parents, « comme [pour] beaucoup d’enfants avant de dormir » (Chloé, 20 ans, khâgne, G. Monod).

5Les sollicitations lectorales sont assez importantes, de façon plus ou moins explicite (discours sur l’importance de la lecture et contrôle, livres offerts, fréquentation de bibliothèques…), l’individu a souvent évolué dans un environnement lectoral assez riche (présence de livres dans la maison, bibliothèque à soi…) et les parents sont en général lecteurs (dans leur majorité ils sont perçus comme de grands lecteurs).

6La représentation de la lecture avant la CPGE est davantage axée sur une lecture plaisir, qui s’oriente davantage vers les romans. La lecture est de plus globalement bien présente dans la vie des enquêtés, que ce soit dans leurs souvenirs d’enfance, dans la construction de leurs appartenances ou au quotidien. Cette familiarité avec le monde de la lecture, induite par des parents lecteurs (ou du moins attentifs quant aux lectures de leurs enfants)3, leur permet de bâtir assez tôt une relation affective aux livres et à la lecture qui n’est que peu atteinte par l’aspect plus scolaire de la lecture au collège et au lycée. Cependant, si leur attachement à la lecture reste constant, leur pratique l’est moins (inflexion des lectures au collège-lycée pour certains4).

7Sans grande surprise, ces lecteurs sont bons voire très bons élèves, entretenant souvent un bon rapport avec l’école et leurs enseignants, notamment dans les matières littéraires. Cette relation « facile » à l’école n’est pas étrangère à leur attrait global pour la lecture5, et leur permet probablement une appropriation des lectures « scolaires » (avec le travail sur les textes que cela implique) sur le mode du « plaisir »6.

8Leur orientation en prépa leur apparaît parfois comme une « évidence » (Céline, 27 ans, enseignante d’histoire, ex-khâgneuse, Henri IV), bien qu’un certain nombre d’entre eux ait eu connaissance de la formation par leurs professeurs. Leur orientation est avant tout un choix (sauf un cas, la prépa n’est pas choisie par défaut), guidée par l’attrait pour les matières littéraires (et parfois, explicitement, pour la lecture), la volonté de ne pas se spécialiser7, et le cadre pédagogique.

Quels lecteurs sont-ils?

9Pour tous, l’entrée en hypokhâgne implique un changement dans les pratiques de lectures, ne serait-ce que par la « découverte » de nouveaux types d’ouvrages (essais littéraires, historiques, géographiques) et par l’augmentation du volume de ces lectures.

10Leurs lectures, durant ces années, sont essentiellement basées sur les prescriptions des professeurs : bibliographies, conseils, consignes plus ou moins explicites, etc., en lien avec le programme du concours. Ces nombreuses prescriptions sont parfois vécues comme un « formatage » (Yohan, 27 ans, libraire, ex-khâgneux, Michelet) ou un « gavage » (Daphné, 19 ans, hypokhâgneuse, Valéry), mais souvent, les enquêtés insistent sur les « découvertes » qu’elles leurs permettent.

11Cependant, les lectures « personnelles » ne sont que rarement supprimées. Elles sont de 2 sortes : lectures « déconnectées » (polars, mangas, magazines…), souvent réservées à des temps précis (vacances), et lectures en lien avec les cours, lectures « rentables » qui peuvent ou non être perçues comme telles. Il s’agit ici essentiellement d’auteurs dits « classiques », de littérature, notamment française, avec quelques incursions en littérature étrangère (russe ou américaine).

12Même si les enquêtés remarquent la difficulté à garder des lectures « pour soi », et parfois « l’asphyxie » (Eléonore, 27 ans, consultante, ex-khâgneuse, Balzac) de celles-ci, les lectures prescrites, bien que liées au travail demandé, peuvent aussi être vécues comme des lectures plaisir. La notion même de plaisir de la lecture tend à changer, avec une valorisation du plaisir de la « découverte », de l’apprentissage et de la construction d’une culture générale. En outre, les façons de lire sont aussi influencées par ce nouveau rapport à la lecture : une lecture plaisir est une lecture qu’on ne fait pas « crayon à la main », sur laquelle on ne prend pas de notes.

La bibliographie

13A leur entrée en hypokhâgne, parfois pendant l’été qui la précède, la totalité ou presque des enquêtés ont reçu une bibliographie. Celle-ci rassemble des prescriptions de lectures faites par les professeurs, dans toutes les matières ; elles sont pour la plupart « indicatives », avec certains ouvrages obligatoires.

14Deux idées apparaissent dans les entretiens :

15la bibliographie, reçue avant l’entrée du nouveau bachelier en classe préparatoire, suscite des réactions mitigées, entre l’enthousiasme, l’impression d’avoir « déjà un pied dedans » (Martial, MCF en géographie, ex-khâgneux, Henri IV) et le stress de découvrir cette liste, qui parfois pousse l’individu à réfléchir à ce qu’il a lu et ce qu’il n’a pas lu et aux « lacunes » (Delphine, khâgneuse, Henri IV) qu’il va falloir combler et au travail à fournir.

16cette bibliographie n’est au final que peu utilisée, que ce soit pendant l’été ou pendant l’année, où elle est de toute façon concurrencée par les multiples prescriptions des enseignants. Elle est perçue comme trop « générale » (Chloé), même si elle donne parfois lieu à des achats conséquents avant la rentrée, qui se révèlent parfois superflus par la suite.

17On note un contraste entre l’émotion produite par cette première bibliographie (« Han, l’horreur », Eléonore, « J’ai eu envie de pleurer », Lauriane, khâgneuse, G. Monod) et son investissement par la suite. Coralie (étudiante en lettres, ex-khâgneuse, Louis-le-Grand) nous dit « on cherchait quand même pas mal à nous faire peur ».

18Les commentaires qui l’accompagnent semblent confirmer cette idée : ils donnent le ton de ce que seront ces années et des nouvelles règles de cet univers : une « curiosité gourmande » qui est en fait une « part importante du travail qui sera exigée de vous » (P. Valéry). Ces listes de « lectures d’été » introduisent donc autant les futurs khâgneux au monde dans lequel ils s’apprêtent à entrer qu’elles donnent de conseils pour s’avancer sur le programme de l’année à venir. Cette idée est accentuée par les formules comme « il serait dommage de commencer les études littéraires sans avoir rien vu » (G. Monod) « voilà, au hasard, des références qui devraient parler à la majorité des hypokhâgneux » (P. Valéry) : en somme, une introduction à la nouvelle socialisation qui les attend, une « mise en condition » du même ordre que celles que M. Darmon met en avant pour les CPGE scientifiques et économiques.8

Conclusion

19Pour les étudiants des classes préparatoires littéraires, déjà familiers du livre et attirés par l’étude des domaines littéraires, l’entrée en CPGE constitue rarement une rupture franche dans leurs pratiques de lecture. Cependant, celles-ci évoluent et se diversifient : avant lecteurs par plaisir, ils se voient alors devenir lecteurs contraints. Mais il ne faut pas oublier que pour la grande majorité, cette formation a été choisie avant tout par intérêt et attrait pour les disciplines étudiées. La frontière entre travail et plaisir n’est pas évidente, et il naît, plus ou moins aisément, une certaine perméabilité entre les deux catégories.

20Au final, bien que ces termes (travail/plaisir) soient utilisés par les enquêtés, les catégories semblent trop floues, notamment pour les étudiants actuels chez qui elles sont en train de se redessiner. Les anciens étudiants, eux, reviennent justement sur l’expérience des lectures en CPGE comme essentiellement des lectures « travail ». Cependant, la césure la plus pertinente dans les lectures semble être celle faite entre « lectures personnelles » et « lectures pour les cours », même si là encore la distinction n’est pas évidente.9 Il s’agit donc maintenant de tenter de comprendre les critères des choix des lectures et les usages de celles-ci par la suite pour fournir des cadres d’analyse plus clairs à ces pratiques de lecture.

Bibliographie

Baudelot, Christian, Marie Cartier, and Christine Detrez. Et pourtant, ils lisent... Paris : Seuil, 1999.

Bourdieu, Pierre. La noblesse d'État: grandes écoles et esprit de corps. Paris : Les Editions de minuit, 1989.

Darmon, Muriel. Classes préparatoires: La fabrique d'une jeunesse dominante. Paris : La Découverte, 2013.

Daverne, Carole, et Yves Dutercq. Les bons élèves: expériences et cadres de formation. Paris : Presses universitaires de France, 2013.

Grignon, Claude (dir), Les conditions de vie des étudiants : enquête OVE 1997, Paris : Presses Universitaires de France, 2000.

Schön, Erich, La «fabrication du lecteur». Identité, lecture et écriture. Paris: Centre Georges-Pompidou, BPI, 1993.

Singly, Francois de. Lire à 12 ans. Paris : Nathan, 1989.

Singly, Francois de. Les jeunes et la lecture. Paris : Ministère de l'éducation nationale et de la culture. Direction de l'évaluation et de la prospective. Direction du livre et de la lecture, 1993.

Notes

1 Les classes préparatoires aux grandes écoles (CPGE) sont des filières accessibles après le baccalauréat, qui ont pour but de préparer aux concours d’entrée aux Grandes Ecoles (telles que l’École Normale Supérieure ou Polytechnique, pour les plus connues et réputées). Cette formation, dispensée en grande majorité dans des lycées, dure en général 2 ou 3 ans. Il s’agit ici uniquement des CPGE littéraires, également nommées « hypokhâgnes » et « khâgnes », qui préparent au concours de l’Ecole Normale Supérieure de Lyon et d’Ulm, permettant également depuis 2011 l’accès à d’autres écoles (commerce, journalisme, IEP, traduction, etc).

2 Cette recherche se base sur des entretiens semi-directifs réalisés dans le cadre d’une recherche doctorale auprès d’étudiants d’hypokhâgne et de khâgne de Paris et de région parisienne, ainsi qu’auprès d’anciens étudiants de moins de 35 ans (en fin d’études ou début de carrière) afin de considérer l’impact de la CPGE sur leurs pratiques de lecture sur le moyen terme.

3 F. de Singly montre ainsi le rôle des incitations familiales à la lecture dans la « conversion à la lecture de livres » chez les adolescents.

4 Ce qui va dans le sens des travaux de Baudelot, Christian, Marie Cartier, and Christine Detrez. Et pourtant, ils lisent... (Paris : Seuil, 1999).

5 Ainsi, F. de Singly a montré comment les élèves qui aiment l’école sont aussi ceux qui aiment le plus lire (sans que la réciproque soit forcément vraie).

6 À l’inverse des jeunes lecteurs Allemands étudiés par E. Schön, pour qui le début de l’étude des textes littéraires dans le cadre scolaire marquait la fin d’un rapport de « plaisir » à la lecture et leur éloignement de celle-ci, les enquêtés ne font pas part ici d’un tel rejet. S’ils peuvent parfois critiquer les choix de lectures de leurs enseignants, les lectures « de cours » restent pour eux des lectures faites volontiers et dans une dimension de plaisir qui s’ajoute à celle du travail.

7 Non spécialisation qui n’est pas synonyme d’incertitude totale ou d’indifférence quant au parcours futur : Daverne, Carole, et Yves Dutercq. Les bons élèves: expériences et cadres de formation (Paris : Presses universitaires de France, 2013).

8 La bibliographie étant alors un outil de « mise au travail » utilisé par l’institution, au même titre que les discours de rentrée et leur cortège de règles plus ou moins explicites concernant le travail et le mode de vie à adopter en entrant en CPGE.

9 On peut rejoindre ici B. Lahire qui parle de «  styles de vie et de travail », les CPGE se préparant à une vie avec des lignes de partage assez floues « entre ce qui relève du « travail » et ce qui est de l’ordre de « la vie privée », du « loisir ». Grignon Claude (dir.), Les conditions de vie des étudiants  : enquête OVE 1997 ( Paris : Presses Universitaires de France, 2000).

Pour citer ce document

Morgane MARIDET, «Commentaire du poster», Publije, revue de critique litteraire [En ligne], IN VIVO, 1. Pratiques de lecture de jeunesse en Europe : XIXe-XXIe siècles - Workshop Jeunes Chercheurs, mis à jour le : 21/07/2015, URL : http://publije.univ-lemans.fr/publije/index.php?id=352.