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Publije, revue de critique litteraire
(littérature pour la jeunesse et littérature générale)

1. Pratiques de lecture de jeunesse en Europe : XIXe-XXIe siècles - Workshop Jeunes Chercheurs

Annie MAISONNEUVE

Commentaire du poster

Article

Abstract

The Famous Five series, written by Enid Blyton, has been translated into French several times: first in the 1950s, then in the 1970s, and finally modernized by Hachette at the beginning of the 21st century. The oldest readers, who have grown up in the meantime, are now contesting the last edition: they allege that the vocabulary is too simplistic and disagree with the politically correct values in the new text. The actual young readers like the new edition, even if the series is less popular than before. Indeed, the revised translation changed times from past to present, modernized the objects and removed discriminatory values. In fact, rewriting (new translation in this case) raises a lot of questions. If removing discrimination is possibly a good idea, it’s more difficult to allow for simple topics like food, changing roles of characters, creation of new characters… Anyway, modernization of the text divides the readers: this is why Hachette has almost simultaneously published the new edition (revised translation, 2006) and an authentic edition from 1950s (2011). Yet this is not a response to the novel’s paternity and integrity, respecting the original translation and readers. To conclude, we can say that the process of rewriting raised questions regarding the literary status of the series, its legitimacy and more broadly the legitimacy of children’s literature.

Texte intégral

1 La nouvelle édition du Club des cinq d’Enid Blyton, publiée depuis 2006 provoque des réactions vives de la part des anciens lecteurs. Ainsi qu’en témoigne l’article du blogueur et enseignant de français Celeborn qui a été largement plébiscité et diffusé dans la blogosphère, les sites littéraires, et les sites d’informations plus généralistes :

"(…) j’ai un jour entendu qu’il y avait quelque chose de pourri au royaume de la bibliothèque rose. Je ne parle pas ici de la présentation « marketing » de la collection affreuse, ni même des horribles illustrations de couverture qui ont remplacé les beaux dessins d’époque (qui ont d’ailleurs disparu des pages intérieures, alors qu’ils y rythmaient auparavant l’intrigue)… je parle de la traduction. « Traduction revue », me dit mon édition contemporaine. Et pour cause ! Traduction massacrée serait en fait le terme le plus approprié." 1

2 Partant de là, on peut se demander ce qui génère colère, contestation et/ou opposition franche chez les anciens –jeunes- lecteurs. Pourquoi cette série, si largement décriée dans les années 802 se voit-elle réhabilitée3 aujourd’hui à l’aune d’une traduction revue ? Pourquoi l’ancien lectorat devenu adulte, encore imprégné par le souvenir de ses lectures d’enfance, se sent-il dépossédé d’une œuvre qui serait constitutive de son identité4 ? Quels sont les problèmes liés à la transmission de cette série aux jeunes générations ? Il suffit de répertorier les critiques des anciens lecteurs pour s’apercevoir de l’ampleur de la problématique: simplification du vocabulaire, valeurs « politiquement correctes », modernisation des objets, censure sont cités comme autant d’éléments nuisibles à la série. Mais qu’en est-il réellement ? Quels sont les enjeux réels soulevés par la politique éditoriale des éditions Hachette en termes de modernisation?

3 Petit rappel historique. C’est en 1942 que naît Le Club des Cinq sous la plume d’Enid Blyton5, tandis que la première traduction française des 21 titres de la série voit le jour entre 1955 et 1967. Début des années 70, une seconde traduction est proposée aux jeunes lecteurs d’alors6. Force est de constater que la traduction originale se voit délestée de nombreuses discriminations raciales. A la même période, Claude Voilier commence à publier une série additionnelle de 24 récits intitulés Les Cinq. Mais c’est en 2006, avec la volonté des éditions Hachette de moderniser la Bibliothèque Rose créant alors la sous-collection Les classiques de la Rose (comprenant Fantômette, Alice, Le clan des sept..),que les changements les plus radicaux apparaissent. Deux traductrices se partagent la tâche : Rosalindt Elland-Goldsmith et Anne-Laure Estèves (pour 4 titres). Cette dernière explique7 la volonté de l’éditeur de « donner une nouvelle jeunesse » à la série « en proposant de nouvelles illustrations et en modernisant l’écriture ». Pour ce faire, on lui demande de: « simplifier les structures un peu complexes » et de passer les textes au présent. La traductrice ajoute qu’elle a repris tous les dialogues pour être plus proche d’un discours oral mais aussi qu’elle a « modifié certaines références qui avaient vieilli (fax, télégrammes, etc.) et supprimé les propos ouvertement racistes… ».

4 Les choix de traduction opérés par les traductrices sont, comme nous pourrons le constater suite à une étude comparée, assez conformes aux directives de la Direction d’Hachette jeunesse. En effet, en analysant deux traductions successives en français (années 70 et 2000) des récits Le club des Cinq en vacances, Le Club des Cinq en randonnée et Le Club des Cinq et les saltimbanques (devenu Le Club des Cinq et le cirque de l’étoile dans l’édition de 2006), on observe l’allégement (voire la suppression) de certaines valeurs(racisme notamment) présentes dans la traduction des années 70. Autant dire que les aventures de François, Claude, Mick, Annie et Dagobert évoluent en osmose avec la société. Si les propos à caractère discriminatoire s’estompent donc dans les traductions des années 70 (comparées aux traductions des années 50), il faut cependant attendre les années 2000, pour les voir disparaître totalement. Quant aux filles, il faudra patienter jusqu’aux années 2000 (pas de fléchissement dans les années 70) pour voir leur rôle évoluer et Annie cesser de gérer la logistique et pleurer ! Si, sous un certain angle, on peut admettre qu’au regard des jeunes lecteurs, les propos discriminatoires posent problème (faut-il respecter l’œuvre et les valeurs qu’elle véhicule ? ou privilégier le lecteur et ce que la société souhaite lui transmettre aujourd’hui ?), il est des sujets plus anodins (la nourriture gargantuesque par exemple qui est une marque de fabrique d’Enid Blyton) pour lesquels les choix sont très arbitraires et qui n’invitent pas à se poser les mêmes questions au regard des enjeux (Faut-il vraiment mettre les Cinq au régime cinq fruits et légumes par jour ?). Dans le même esprit, les modifications apportées dans l’attribution des répliques ou la création de personnages laissent perplexe. Même si l’on comprend bien qu’à force de couper dans le texte, il est nécessairement un moment où le récit se doit d’être « aménagé ». De fait ces arrangements avec le texte original / la première ou seconde traduction provoquent le débat. Vis-à-vis de l’auteur en premier lieu : il est question de paternité et d’intégrité de l’œuvre. Vis-à-vis du texte traduit en second lieu : comment justifier par exemple le passage au présent d’un récit initialement traduit au passé simple (modernisation mise à part)? Vis-à-vis du lecteur en dernier lieu, auquel on donne à lire un texte qui serait à la fois le même et un autre (Se déplace-t-on en charrette ou en voiture ?). En cela, les traductions successives s’inscrivent davantage dans une démarche d’adaptation d’un texte français vers un autre texte français (aux oubliettes le texte original) passant ainsi tour à tour d’un lectorat des années 50 à un lectorat des années 2000 pour lequel il « faudrait  traduire » le monde révolu des parents ou grands-parents.

5 Du reste, les éditions Hachette ne laissent rien au hasard : si la modernisation des éditions est prise en charge, la segmentation des lectorats l’est aussi. D’où la publication simultanée des éditions modernes (traductions revues) à destination des jeunes lecteurs aujourd’hui, et, dès 2011 la réédition à l’identique des Club des Cinq des années 50 dans une version appelée « nostalgie » destinée cette fois aux anciens lecteurs devenus adultes. Le contraste opère sur tous les plans : l’objet livre lui-même est transformé (couverture souple / rigide et cerise sur le gâteau, les pages déjà jaunies des nouvelles« vieilles » éditions), la traduction (version années 50 ou 2000) et les illustrations (ou simples vignettes) respectives d’époque. Cependant, la diversification des éditions ne suffit pas à tarir le débat : pour les anciens lecteurs, il n’existe qu’une seule œuvre, une seule traduction. C’est le récit lu et apprécié dans l’enfance qui fait office de référence. Ce qui, précisons-le au passage, est fluctuant puisqu’un jeune lecteur des années 50 n’aura pas lu le même récit que celui des années 70. Quoi qu’il en soit les lecteurs des éditions antérieures aux années 2000 sont d’accords pour évoquer la logique de marché mise en œuvre à leur encontre, ainsi que celle qui vise le jeune lecteur d’aujourd’hui : n’est-il pas capable de lire un texte au vocabulaire désuet ? Au langage devenu soutenu ?8 Dans un temps de narration aux terminaisons devenues improbables ? La censure se justifie-t-elle eu égard la loi n°49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse ? Autant de questions qui, tout en démontrant le rapport affectif entretenu par l’ancien lecteur avec ses lectures d’enfance, viennent poser deux questions essentielles : celle de la littérarité de la série d’une part, celle de sa légitimité d’autre part.

6 Car, au-delà d’un débat qui renverrait dos à dos les anciens et les modernes(les jeunes lecteurs semblent effectivement préférer les nouvelles éditions9), il s’agit de s’interroger sur la légitimité de cette série du fait des pratiques de réécriture (ici les retraductions). Bien qu’il existe des logiques éditoriales, pour ne pas dire commerciales, qui n’épargnent pas Le Club des Cinq, et qui tendent à faire de la Bibliothèque rose dans son ensemble une collection dédiée à la novélisation de dessins animées et de séries (télévisées), cela n’explicite pas l’ensemble du phénomène : les processus de légitimation sont fluctuants. En effet, pour une œuvre donnée (oui, mais laquelle ?) et au fil des décennies, Le Club des Cinq va être refusé par les prescripteurs (notamment les spécialistes du livre de jeunesse), puis accepté tandis que les lecteurs10 s’accaparent quoi qu’il en soit le récit qui lui est contemporain. Au final, on n’observe donc aucun consensus simultané autour du Club des Cinq, qui, du fait de ses retraductions est à la fois une et plurielle. Si la traduction revue rallie les anciennes générations autour des premières traductions, elle divise néanmoins les lectorats et ce faisant semble aller à l’encontre de toute légitimation. Reste à savoir si, à l’exemple de ce cas d’étude que constitue le C5, les pratiques de réécriture dans leur ensemble ne tendent pasà desservir la littérature de jeunesse quand bien même elles auraient pour vocation de légitimer les œuvres ?

Bibliographie

Bagault, Céline. « Vintage : c’était mieux avant », Les grands dossiers de sciences humaines 26 (2012).

Celeblog « Le Club des Cinq et la baisse de niveau » Accessed December 25, 2013. http://celeblog.overblog.com

Gebauer, Jochen, and Constantine Sedikides. « Douce nostalgie », Cerveau & Psycho 38 (2010).

Leroy, Armelle. La saga de la Bibliothèque rose. Paris : Hachette. 2006.

Lindon, Mathieu, and Emmanuèle Peyret. « Tutoiement de rigueur ». Libération (2011). Accessed December 25, 2013. http://www.liberation.fr

Mathieu-Colas, Marie-Pierre and Michel Mathieu-Colas. Le dossier Club des Cinq. Paris : Magnard, 1983.

Pol, Anne-Marie. Les séries : chronique d’un malentendu littéraire. Paris : Editions du Sorbier, 2004.

Rivière, François. Souvenir d’Enid Blyton. Paris : Ramsay, 1982.

Sohier, Serge « Forum livres d’enfants » Accessed December 25, 2013. http://serge.passions.perso.sfr.fr/livres_d_enfants.htm

Stoney, Barbara. Enid Blyton : the biography. Tempus, 2007.

The Enid Blyton society Accessed December 25, 2013. http://www.enidblytonsociety.co.uk/

Notes

1 Le Club des Cinq et la baisse de niveau http://celeblog.over-blog.com (2 octobre 2011).

2 Voir à ce sujet l’enquête en fin d’ouvrage de : Mathieu-Colas, Marie-Pierre et Michel. Le dossier Club des Cinq. (Paris : Magnard – L’école, 1983).

3 Si la plupart des bibliothécaires dans les années 80 refusaient de proposer la série à leurs jeunes lecteurs d’alors, aujourd’hui, Le Club des cinq est entré dans les médiathèques. En ce sens, la série est réhabilitée, puisque les prescripteurs ne s’y opposent plus, et tend à devenir un classique.

4 À consulter, le Forum livres d’enfants sur les séries des années 50 et 60, crée par Serge Sohier : http://livres-d-enfants.conceptbb.com/

5 http://www.enidblytonsociety.co.uk/

6 Nous passerons sous silence les coupes discrètes effectuées dans les éditions des années 80.

7 Interview menée par mail par Marina Chauvet dans le cadre de la préparation de son mémoire Les séries dans la littérature de jeunesse (Master 2 Métiers de l’Enseignement de L’Education et de la Formation Spécialité Enseignement du Premier degré – Université de Nantes, d’Angers et du Maine et IUFM Nantes. Année universitaire 2011-2012).

8 Lindon, Mathieu. Peyret, Emmanuèle. Tutoiement de rigueur. Libération., 30 juillet 2011. http://www.liberation.fr.

9 Une enquête restreinte et menée auprès des jeunes lecteurs (échantillon de 112 élèves de 6e– Académie de Lille) tend à montrer que la politique de modernisation fonctionne auprès des jeunes lecteurs bien qu’il faille relativiser son succès : 61 % ne connaissaient pas la série au moment de l’enquête. Il s’agissait de comparer 2 extraits de Club des 5 en vacances (édition1970 vs édition 2000) ainsi que les 4e de couverture. Il en ressort que : 44 % préfèrent Le Club des cinq (C5) des années 2000, 70 % préfèrent la 4e de couverture du C5 traduction revue.

10 Toute proportion gardée, la série est moins populaire aujourd’hui du fait de l’offre plus vaste dans le secteur jeunesse.

Pour citer ce document

Annie MAISONNEUVE, «Commentaire du poster», Publije, revue de critique litteraire [En ligne], IN VIVO, 1. Pratiques de lecture de jeunesse en Europe : XIXe-XXIe siècles - Workshop Jeunes Chercheurs, mis à jour le : 31/08/2015, URL : http://publije.univ-lemans.fr/publije/index.php?id=353.