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Publije, revue de critique litteraire
(littérature pour la jeunesse et littérature générale)

1. Pratiques de lecture de jeunesse en Europe : XIXe-XXIe siècles - Workshop Jeunes Chercheurs

Stéphanie DAUB-LAURENT

Commentaire du poster

Article

Abstract

We are often very touched and moved when remembering a beloved children’s book. In France, children’s literature has been gradually legitimated : it has entered schools curricula, is studied at universities, and children’s publishing has experience a major development over the past twenty years. In the meantime, it has started to be considered as a piece of national heritage that has to be preserved and taken care of.
Public libraries have worked on joint fiction repositories. Regions in France have organized plans to collect books. Donations from readers are also very welcome to preserve books that were not accessible in libraries, but which were bought by families. Even if books are not considered of «high» literary value, they were often very much loved by their young readers and thus must be preserved in patrimonial collections to represent the tastes of all generations. Today, these collections are kept alive and opened to the public by way of digitization, exhibitions, and educational actions.

Texte intégral

« Il n’y a peut-être pas de jours de notre enfance que nous ayons si pleinement vécus que ceux que nous avons cru laisser sans les vivre, ceux que nous avons passé avec un livre préféré. »

Marcel Proust, Sur la lecture

1 On garde souvent un rapport privilégié avec les livres lus dans l’enfance. Les émotions d’alors, les illustrations, l’odeur ou la texture d’un livre que l’on pensait avoir oublié ressurgissent parfois lors de retrouvailles impromptues : là, sur l’étal d’un vide-grenier, dans un carton oublié, sur les rayons de la bibliothèque que l’on fréquente… Que sont devenus ces livres de notre enfance, et que deviennent les livres des enfants d’aujourd’hui lorsqu’ils grandissent, lorsque la place manque, et alors que l’offre éditoriale se fait de plus en plus pressante ?

2 Les bibliothèques jeunesse, souvent détentrices de trésors devenus rares, ont été amenées ces dernières années à réfléchir à cette question et à travailler à la conservation, mais aussi à la valorisation de ces livres anciens. « Anciens » non dans la définition canonique et bibliophilique du terme1 mais parce que datant des années 70, 80, 90 et même des années 2000, souvent plus réédités, ils sont devenus des « témoins du révolu », et donc « des objets patrimoniaux 2».

3 La littérature de jeunesse a subi un processus de légitimation qui l’a peu à peu fait reconnaître comme un genre littéraire à part entière, digne de reconnaissance, d’études, et donc de conservation. L’élaboration d’une liste de livres jeunesse dans les programmes de l’Education nationale et la reconnaissance de cette production dans l’acquisition par les enfants d’une « culture littéraire », le fait qu’elle soit devenue objet d’études et de recherches universitaires, couplés avec l’extraordinaire essor de ce secteur éditorial depuis les années 70, sont les facteurs qui ont contribué à ce processus de légitimation.

4 Des bibliothèques jeunesse emblématiques, parce que pionnières du genre en France (L’Heure Joyeuse de Paris et La Joie par les livres 3), ont simultanément œuvré dès les années 1990 4 à la reconnaissance des livres de jeunesse comme un patrimoine particulièrement riche, mais aussi particulièrement vulnérable. Ne bénéficiant pas d’une politique de conservation bien définie, beaucoup d’ouvrages jeunesse ont ainsi pu disparaître des rayons de bibliothèques sans être conservés. Dans les familles aussi, considérés comme des livres « transitoires », de peu d’importance, abîmés par les petites mains, délaissés à l’adolescence et oubliés lors de déménagements, les livres jeunesse sont rarement conservés.

5 Une nouvelle forme de conservation a donc vu le jour depuis quelques années pour améliorer la conservation de ce patrimoine particulier : la mise en place au niveau régional de plans de conservation partagée. Ces plans visent à organiser à l’échelle d’une région une répartition de la conservation du fruit des désherbages 5. Des bibliothèques participantes envoient les livres retirés des rayons à des bibliothèques qui se proposent de les conserver selon des axes documentaires définis. Ces plans de conservations régionaux sont créés pour enrichir et conserver des fonds de conservation locaux, pour garder une certaine indépendance par rapport aux grands fonds de conservation nationaux6, et pour mettre en place une nouvelle forme de conservation, plus vivante, à plus forte valeur de témoignage que des fonds historiques rares et précieux. Une des spécificités de ces plans de conservation est ainsi d’accorder une place importante aux dons des lecteurs pour que les fonds constitués ne soient pas uniquement une mémoire de la prescription : certains livres acquis par les familles, bien que chéris des enfants, n’entrent souvent pas dans les critères d’acquisition des bibliothécaires.

6 En 2013 des plans de conservation jeunesse sont à l’œuvre en régions PACA, Midi-Pyrénées, Bourgogne, Haute-Normandie et Île de France. Les centres régionaux du livre qui existent dans ces régions ont souvent été des intermédiaires primordiaux 7 dans leurs mises en place.

7 Les livres conservés dans le cadre de ces plans apparaissent dans le catalogue des bibliothèques et peuvent donc être consultés par les chercheurs, les professionnels de la littérature pour la jeunesse (auteurs, illustrateurs, éditeurs, enseignants, etc.) mais aussi par des collectionneurs, bibliophiles, et par tous les nostalgiques des livres de leur enfance.

8 Si la conservation est l’étape principale d’une reconnaissance de la valeur patrimoniale des livres pour enfants, il est aussi très important de penser la conservation en même temps que la valorisation. En effet, pourquoi sinon, et surtout pour qui, conserver ces livres ?

9 Au sein même des bibliothèques conservatrices, des actions sont menées pour faire connaître et reconnaître ce patrimoine. Les bibliothécaires peuvent mettre en place des ateliers pédagogiques à destination de leurs collègues (pour les former à la connaissance de l’histoire éditoriale du livre pour enfants, encore très peu prise en compte dans la formation des jeunes bibliothécaires), mais aussi à destination du jeune public, lors de l’accueil de classes. De nombreuses expositions ont également été proposées ces dernières années, mettant en avant les plaisirs des lectures d’enfance à travers le temps : Livres d’enfants d’hier et d’aujourd’hui à la BnF (2009), Des histoires plein les tiroirs, en Bourgogne (2011-2013), Les expéditions imaginaires en région PACA (2012), Lectures d’enfance : trésors d’autrefois à Versailles (2012), etc.

10 Des bibliothèques numériques ont aussi été créées pour valoriser les fonds de conservation possédés 8. Par respect des droits d’auteur, les livres numérisés sont des livres passés dans le domaine public 9 mais cette offre numérique étant peu en adéquation avec les attentes du public la BnF réfléchit et travaille à des nouvelles stratégies. Les évolutions juridiques qui seront nécessaires pour mener à bien la bibliothèque numérique Europeana permettront sans doute de nouvelles avancées. Le projet de loi récemment adopté pour la numérisation des œuvres indisponibles du XXème siècle10 va aussi permettre de numériser des livres jeunesse plus récents. Ce domaine est donc en cours de développement et de réflexion et devrait être amené à s’enrichir considérablement ces prochaines années. Enfants, parents, nostalgiques, mais aussi chercheurs, enseignants et professionnels de l’enfance et du livre pourront y puiser de nouvelles sources de curiosité.

11 Le chemin accompli par la littérature de jeunesse est donc considérable. Elle est aujourd’hui, après un long mais certain processus de légitimation considérée comme un objet patrimonial qu’il est nécessaire d’étudier, de faire vivre, et donc de conserver. Des solutions sont mises en place peu à peu en France pour en assurer la conservation de manière vivante à l’échelle régionale et permettre au plus grand nombre, chercheurs comme lecteurs nostalgiques, de se plonger dans la lecture de tous ces trésors d’enfance. Notons pourtant que si le chemin est considérable, il est encore long et difficile. Tous les acteurs concernés s’accordent ainsi à déplorer l’absence d’un catalogue en ligne national pour signaler les ouvrages conservés dans le cadre des plans de conservation partagée, et soulignent la fragilité de ces plans, soumis à l’accord de collectivités et à la seule implication de bibliothécaires volontaires. La formation des professionnels du livre, la communication autour de la valeur patrimoniale de la littérature de jeunesse, et toutes les recherches, études, qui seront menées sur la littérature jeunesse et les livres conservés sont donc primordiales pour pérenniser et justifier ces projets.

Bibliographie

Max Butlen, « La littérature de jeunesse à l’école, trente années d’évolution, Histoire d’une légitimation », Ecole des lettres, 2008-2009, n°4.

Nic Diament, « De la littérature de jeunesse considérée comme objet patrimonial », Bulletin des bibliothèques de France, 2004, t.49, n°5.

Dossier « Lectures d’enfance : un patrimoine à partager », La Revue des livres pour enfants, juin 2000, n°193-194.

Le livre pour la jeunesse : un patrimoine pour l’avenir. De quelles sources disposent les chercheurs, enseignants, bibliothécaires, éditeurs ? Actes des rencontres interprofessionnelles organisées par la bibliothèque L’Heure Joyeuse les 14 et 15 novembre 1994 au lycée Henri IV (Paris) suivis d’un Répertoire des fonds de conservation des livres pour la jeunesse en France et en Belgique (données 1994-1996), sous la direction de Viviane Ezratty et Françoise Lévèque, Paris : Agence culturelle de Paris, 1997.

Le livre pour la jeunesse, patrimoine et conservation répartie, Actes de la journée d’étude du 5 octobre 2000, BNF, Paris, FFCB, La Joie par les Livres, Paris bibliothèques, 2001.

L’enfance à travers le mois du patrimoine écrit, Actes du colloque d’Annecy, 18 et 19 septembre 2001 organisé par l’ARALD, la FFCB, la bibliothèque d’Annecy, Arald, FFCB, Bibliothèque d’Annecy, 2002.

Répartir la conservation des fonds jeunesse : Enjeux et perspectives, Actes du colloque national du 7 octobre 2004, BNF, La Joie par les Livres, Paris bibliothèques, 2005.

Noëlle Balley,« Le puzzle, la coquille et le légo : constructions patrimoniales », BBF, 2008, t.53, n°6.

La conservation partagée des fonds pour la jeunesse à l’heure de la valorisation des collections, Actes de la journées d’étude nationale du 8 octobre 2009, BNF/Centre national de la littérature pour la jeunesse/La Joie par les livres, Paris bibliothèques, 2010.

Viviane Ezratty et Françoise Lévêque, « Le problème des fonds courants : la littérature pour la jeunesse, désherbage et conservation », in Désherber en bibliothèque : manuel pratique de révision des collections, Françoise Gaudet, Claudine Lieber, Le Cercle de La Librairie, 2013.

Odile Grandet, Désherbage et conservation partagée, BBF, 2008, n°5.

Plans de conservation partagée à l’échelon régional, BNF-La Joie par les livres, 2014.

Babar, Harry Potter et Cie. Livres d’enfants d’hier et d’aujourd’hui, sous la direction d’Olivier Piffault, éditions de la BNF, 2008.

Christian Poslaniec, Des livres d’enfants à la littérature de jeunesse, Découvertes Gallimard, Gallimard, 2008.

Illustrations:

_ L’Alphabet en images par Marie-Madeleine Franc-Nohain, Larousse, Paris, 1931.

_ Drôle de journée, Noëlle Herrenschmidt, Album du Père Castor, 1977.

_ Une soirée mouvementée, Shirley Hughes, Folio Benjamin, 1987.

_ Mes amis les chiens, Pierre Couronne, Le Cerf-Volant, 1998.

_ ex-libris de la Bibliothèque de L’Heure Joyeuse de Paris, première bibliothèque jeunesse en France.

Notes

1 Est considéré comme « ancien » un livre datant d’avant 1810.

2 Nic Diament, « De la littérature jeunesse considérée comme objet patrimonial », BBF, n°5, 2004.

3 Créées respectivement en 1924 et en 1963 elles font force de référence dans le milieu des bibliothèques jeunesse.

4 L’Heure Joyeuse de Paris organise en 1994 un premier colloque pour attirer l’attention des professionnels du livre sur l’urgence à considérer le livre pour la jeunesse comme un « patrimoine d’avenir ».

5 Le désherbage en bibliothèques consiste à retirer des rayonnages les documents qui ne peuvent plus être proposés au public. La mise en œuvre du désherbage répond à des critères définis (la méthode IOUPI en particulier : Incorrect, Ordinaire, Usé, Périmé, Inadéquat), mais est aussi laissé à une certaine appréciation subjective des bibliothécaires.

6 Les établissements ressources à l’échelle nationale pour la conservation des fonds jeunesse sont : La BnF/La Joie par les livres ; L’Heure Joyeuse de Paris et La Cité Internationale de la Bande-dessinée et de l’Image.

7 Le Centre régional du livre en région Midi-Pyrénées, le Motif en Île de France, Le CRL en région Bourgogne, l’Agence régionale du livre en région PACA.

8 L’heure Joyeuse de Paris, la BnF, la médiathèque de Toulouse ont ainsi numérisé certains livres de leurs collections.

9 Les livres passent dans le domaine public 70 ans après la mort de l’auteur.

10 La loi a été promulguée le 1er mars 2012.

Pour citer ce document

Stéphanie DAUB-LAURENT, «Commentaire du poster», Publije, revue de critique litteraire [En ligne], IN VIVO, 1. Pratiques de lecture de jeunesse en Europe : XIXe-XXIe siècles - Workshop Jeunes Chercheurs, mis à jour le : 21/07/2015, URL : http://publije.univ-lemans.fr/publije/index.php?id=356.