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Publije, revue de critique litteraire
(littérature pour la jeunesse et littérature générale)

1. Pratiques de lecture de jeunesse en Europe : XIXe-XXIe siècles - Workshop Jeunes Chercheurs

Elisa MARAZZI, Corinna NORRICK-RÜHL, Nausicaa DEWEZ et Suzanne DUMOUCHEL

Introduction

Article

Abstract

This collection of posters and essays documents some of the results of an one-day poster session and workshop for early career researchers dealing with young readers in Europe, held within the framework of the international conference “Texts, Forms, Readings in Europe – 18th to 21st Centuries” (Le Mans, France, May 2013). Taking into account the strong link between texts, forms and readings as well as the fact that reading has not remained immutable over the past centuries, the interdisciplinary conference studied elements of continuity and disruption that are characteristic of the uses of texts and of reading practices in 18th-centruy to 21st-century Europe.

Reading per se is indeed a cultural and social phenomenon and an inner process that changes from one society, one individual reader to another. Its history and its various modes have been explored in the last decades by scholars in Book studies and literary theory. Yet, despite the now established principle that the materiality of the book affects readers’ response, a study of the role and effects of the book as an object on children’s, teenagers’ and young adults’ reading practices, is largely overdue. Peter Hunt significant and pioneer contributions, as well as Sophie Van der Linden’s work on albums, have shown that the materiality of reading helps young readers to grasp the text and images, understand the story and become independent readers who think by themselves. But due to the plurality of approaches and interests that books for children entail, a lot remains to be done to reach a better understanding of children’s reading practices and this publication is only a small contribution to the broad project.

While poster sessions belong to the standard format of conferences in engineering, natural sciences, etc., they are still relatively new ground for the humanities. Nonetheless, we invited early career researchers (MA candidates, PhD students and post-doc) from around Europe to participate in our moderated poster session and were delighted by the wealth of submissions. The poster session offered guests from the academy as well as practitioners from libraries, schools, and literacy institutions input on young readers in Europe in historical and current perspectives, presented by 14 scholars from four different countries (Canada, France, Germany, Italy) in French and English. One of the clear advantages of posters is that they present images and text in an integrated form, much like children’s literature does; they are also more “durable” than an oral presentation, for they can be studied throughout the entire conference, much like an art exhibit. The poster session was rounded off by Dr. Alison Waller’s (UK) keynote speech, which presented results from her research on adults re-reading favorite children’s books, underlining the magic that is commonly associated with childhood reading experiences. Waller’s keynote speech formed an insightful and thought-provoking coda to the day’s posters, proving once again that the history of reading (and re-reading) children’s literature is a bountiful field of research.

Table des matières

Texte intégral

Introduction

1La tradition des études d’histoire sociale du livre, dans la ligne tracée par Lucien Febvre et Henri-Jean Martin, a surtout porté sur la production des imprimés et sur leur diffusion comme agents d’une transformation culturelle profonde. En même temps, les études littéraires ont insisté sur le processus de rédaction de l’œuvre et son explicitation. Dans les années 1980, les historiens du livre, influencés par les théories littéraires, en particulier la théorie de la réception, explorent un sujet trop négligé par l’histoire sociale : la consommation culturelle. On s’interroge sur les modalités de lecture dans le passé et jusqu’à aujourd’hui, en fonction des sociétés et des ères culturelles. Pour Robert Darnton, historien du livre, les pratiques de lecture relèvent de ce qu’il nomme les « circuits de communication »1. Parallèlement, Roger Chartier envisage la lecture comme une pratique culturelle dotée d’une historicité propre. Enfin, sous l’influence des travaux du bibliographe néozélandais Donald F. McKenzie, les théories de la lecture intègrent une réflexion sur les formes matérielles dans lesquelles le texte arrive au lecteur. Son célèbre propos « Forms effect meaning 2» témoigne du fait que la matérialité d’un texte n’est pas neutre mais influence profondément la construction du signifié.

2Ces traditions qui fondent une histoire matérielle de la lecture se sont concentrées sur la lecture adulte. Pourtant, les pratiques éditoriales développées autour du livre de jeunesse ne servent pas seulement à agrémenter les ouvrages mais elles accompagnent la lecture, voire participent de l’acte de lire. Ce sont les Sciences de l'Education qui ont les premières manifesté un intérêt spécifique envers les lectures des enfants en France, notamment avec les recherches novatrices conduites par Alain Choppin et son équipe de l'Institut National de Recherche Pédagogique, qui s'appuient sur les livres scolaires pour proposer une histoire sociale, culturelle et politique de la France, en signalant les présupposés politiques et didactiques à l'œuvre dans ces ouvrages. Ces travaux précurseurs ont attiré l'attention sur ce nouveau public, la jeunesse, dont les goûts spécifiques dépassent largement les livres didactiques ou édifiants. Dans le même temps, les ouvrages pour enfants se multiplient. Si la visée didactique demeure, les angles d’approche se diversifient. Le livre de jeunesse est un objet composite, sujet à de multiples innovations, notamment pour mieux servir les besoins et les goûts des jeunes lecteurs. Les études sur la littérature de jeunesse (Francelia Butler3) montrent la nécessité d'une réflexion interdisciplinaire qui fait appel autant aux problématiques éditoriales, qu'à la psychologie, la littérature, l'histoire, la morale, l'éducation, et la culture. De récents débats sur les livres de lecture à l'école, en France, comme celui qu’a suscité le livre de Marc Daniau, Tous à poil, montrent la fonction éminemment politique des livres pour enfants, et prouvent la conscience largement partagée du rôle d'un livre dans la construction du jeune lecteur.

3Par ailleurs, les jeunes lecteurs sont aujourd'hui une cible déterminante pour les auteurs et les éditeurs, alors que les institutions reconnaissent de plus en plus les enjeux sociaux et culturels de la lecture des jeunes, comme en témoignent le développement de bibliothèques spécialisées. Tout cela contribue à faire émerger de nouvelles figures professionnelles et, par conséquent, à développer de nouveaux parcours de recherche et d’enseignement spécifiques susceptibles de former à ces métiers (auteurs, illustrateurs, rédacteurs, enseignants, bibliothécaires, animateurs, éducateurs) et à les envisager dans une perspective numérique.

4La vitalité de la recherche en matière de lecture des jeunes a été manifeste au cours de la journée Jeunes Lecteurs en Europe, dont les Actes sont ici présentés. L’atelier, ouvert aux chercheurs en début de carrière, s'est tenu en prélude au colloque international Textes, Formes, Lectures en Europe (18e-21e siècles), organisé par Brigitte Ouvry-Vial et Lodovica Braida (mai 2013) à l'Université du Maine (Le Mans, France). Ce colloque, dont les Actes sont également à paraitre prochainement, a mis en évidence l'importance du lien entre le texte, sa matérialité et sa disposition, et ses formes de lecture. En fonction des époques et des sociétés, le « circuit de communication » évolue considérablement – notamment sous l’influence des progrès techniques liés à la publication et à la diffusion – et témoigne de la diversité des pratiques sociales et culturelles.

5Les ruptures et continuités des usages des textes et des pratiques de lecture du 18e au 21e siècle en Europe, cœur de la réflexion engagée lors du colloque, ont constitué le cadre dans lequel s’est inscrit l’atelier Jeunes Lecteurs en Europe. Abordant des époques, des réalités nationales et des problématiques diverses, les différentes études présentées composent un panorama à la fois historique et européen de la problématique, tout en mettant l’accent sur plusieurs contextes sociaux spécifiques. Cette approche a le mérite de relier des analyses issues des Sciences de l’Education à celles de l’Histoire du livre et de la lecture.

6L’atelier que nous avons eu le privilège de coordonner a permis à des chercheurs en début de carrière (étudiants de Master, doctorants ou post-doctorants) de présenter un état de leur recherche sous une forme originale: le poster, accompagné d'un court texte de présentation des travaux en cours, des questions de recherche et des travaux à venir. Ce format, déjà bien établi dans les disciplines scientifiques, s’est révélé particulièrement efficace pour présenter succinctement les recherches en cours. Par ailleurs, alors que la littérature de jeunesse se caractérise souvent par l'association du texte et de l'image, la forme du poster a incité les jeunes chercheurs à enrichir leur présentation par un usage réfléchi des illustrations.

7La journée d'études a réuni, devant une audience composée de chercheurs, de bibliothécaires, de professionnels de l’éducation ainsi que de membres d’institutions littéraires, quatorze jeunes chercheurs de quatre pays différents (Canada, France, Allemagne, Italie). Les posters, qui témoignent de la richesse et de la diversité du champ d’étude, ont été rehaussés par les commentaires de Laurent Bazin (UVSQ), modérateur de la journée, et Allison Waller (National Centre for Research in Children’s Literature, Roehampton University), conférencière invitée.

8Consacrés pour la plupart aux travaux en cours, voire à des recherches à venir, ces posters sont ici présentés dans un ordre qui conserve la structure de la journée d’études et qui met en exergue la pluralité des approches. La première partie est consacrée à une approche historique. Elle examine les débuts de la Littérature de jeunesse au 19e siècle, conçue pour rencontrer les goûts et les besoins des enfants, soit en leur offrant des livres richement illustrés (Bacci), soit en utilisant des mises en pages captivantes dans une vocation édifiante et morale, comme dans les éditions du poème de Beowulf en Angleterre (Jaillant) ou dans les livres de prix français et italiens (Marazzi). Cette section débouche sur une réflexion sur une méthode pour l’histoire du livre : le souvenir de lecture comme source pour l’histoire de la réception et de l’appropriation de l’écrit (Matamoros).

9La seconde partie Séries et collections (20e siècle) montre l’influence des objectifs éducatifs sur les choix des éditeurs : ces derniers ont souvent choisi la stratégie de la collection pour mieux identifier le lecteur et le fidéliser (Rebellato, Tessier). Les dynamiques de la circulation et de réception transnationale d’une même collection (Norrick-Rühl), ainsi que les modalités de réception de deux éditions différentes d’une collection (Maisonneuve) témoignent de l’influence de la matérialité et de la disposition du texte sur sa lecture chez les jeunes.

10La fonction patrimoniale de la littérature d’enfance est abordée dans la troisième partie Réception et évaluation. Celle-ci s’attarde sur les stratégies de conservation pour un produit éditorial qui a toujours été négligé par les instituts de conservation (Daub-Laurent). Les dynamiques d’appropriation du texte et les modalités de lecture dépendent en effet du moment de la lecture et de l’époque (Montmasson) : la lecture tardive d’œuvres de jeunesse conditionne inévitablement une autre réception, au même titre que lorsque l’on s’approprie une œuvre de jeunesse issue d’une autre époque ou d’une autre culture.

11La quatrième partie, Pratiques de lecture et société, est consacrée aux implications pédagogiques de la lecture en fonction de publics ou de lieux spécifiques : les structures d'accueil de la petite enfance (Formet-Jourde), les établissements scolaires (Roy) etles classes préparatoires (Maridet). Cette dernière contribution interroge les catégories de lecture-plaisir et de lecture didactique. Elle rappelle les conclusions sur le livre de prix du 19e siècle, en démontrant que cette double nature de la littérature jeunesse a influencé à la fois l’offre et la réception des textes.

12Les débats qui ont suivi chaque session de l’atelier, et qui ne pourront malheureusement pas être reproduits ici, ont ouvert des pistes de réflexion qui témoignent de la vigueur de la recherche sur la lecture des jeunes, tout en la reliant au colloque Textes, formes, lectures. L’approche transdisciplinaire et transculturelle proposée se concentre sur la lecture européenne en dépassant la tradition des études littéraires et pédagogiques, mettant ainsi en évidence la complémentarité des études et des points de vue.

13La littérature pour la jeunesse n’est donc plus une « great excluded » selon les mots de F. Butler4. Il ne se trouve plus guère de chercheurs aujourd’hui pour soutenir que la littérature de jeunesse ne serait qu’un parent pauvre et simpliste de la littérature pour adulte. Mais il s'agit désormais de rendre compte de la littérature d'enfance comme une activité fondamentale pour le devenir adulte de l'enfant. Par leur approche interdisciplinaire, l’atelier et ces Actes qui lui font suite offrent un prolongement au travail de Peter Hunt5, qui a pour la première fois consacré un enseignement universitaire à la Children’s literature, et auquel on doit des premières réflexions sur l’importance et la complexité des lectures des plus jeunes. Dans sa conférence conclusive, intitulée “Beyond the Magic of Repetition”, Allison Waller a rappelé la fascination des adultes pour leurs souvenirs de lecture, la lecture d’enfance – expérience immersive, enchantée et totale – étant souvent parée d’une dimension magique. Allison Waller nous a opportunément rappelé ces mots de la lauréate du Prix Nobel Doris Lessing : “Some books read in childhood put such a spell on you that forever after you remember something like those sunset clouds illuminated pink and gold.” Si besoin était, Lessing justifie en quelques mots que l’on conçoive l'histoire de la lecture de jeunesse comme un champ de recherche à part entière.

14Cette publication témoigne ainsi du paysage contemporain des recherches sur la littérature de jeunesse et sur l’apport solide des études des jeunes chercheurs européens. Ces Actes se veulent une contribution à la réflexion sur les pratiques de lecture de jeunesse, dans une perspective historique et critique. Certains des posters présentés sont accompagnés d'un court texte de présentation visant à les enrichir ou bien à signaler les évolutions survenues depuis la journée d'études.

15Cette forme de présentation, très répandue en Sciences fondamentales, est encore rare en Sciences Humaines. Elle a pourtant le mérite de rendre compte de travaux en cours et de créer le dialogue. A l’heure du numérique qui transforme profondément notre façon de faire de la recherche, de la diffuser et d’en discuter de façon informelle et stimulante sur des forum en ligne-, nous pensons que la forme du poster contribue à donner une autre visibilité à la recherche et aux questions des jeunes chercheurs. Notre modeste contribution espère ainsi faire des émules.

16Nous souhaitons conclure en exprimant toute notre reconnaissance aux organisatrices du colloque Textes, Formes, Lectures en Europe, Brigitte Ouvry-Vial (Professeur, Université du Maine, Le Mans) et Lodovica Braida (Professeur, Università degli Studi di Milano), pour nous avoir proposé de prendre en charge l’organisation de l’atelier Jeunes chercheurs. Leur confiance dans notre trio de jeunes chercheuses, issues de trois pays européens, a été un atout solide dans ce projet comme dans nos recherches personnelles. Elle a d’ailleurs été renouvelée par la suite lorsque nous avons eu la responsabilité de la publication de ces Actes, ce qui nous a permis d’élargir notre petit groupe et d’intégrer une quatrième jeune chercheuse, Suzanne Dumouchel. Nous remercions également très vivement Laurent Bazin et Allison Waller pour leur contribution à cette formule expérimentale de Journée d’études. Enfin, nous souhaitons également témoigner notre gratitude à Patricia Lojkine (Professeur à l’Université du Maine, Directrice du Master LIJE et responsable de la revue en ligne PUBLIJE) et Maria Luisa Betri (Professeur et Directrice du département de Studi Storici de l’Université de Milan) qui accueillent, en ligne, la présente publication.

17Dr. Nausicaa Dewez (Université du Maine - Service général des Lettres et du Livre, Bruxelles)

18Dr. Suzanne Dumouchel (Université du Maine - Institut Historique Allemand de Paris)

19Dr. Elisa Marazzi (Université de Milan)

20Dr. Corinna Norrick-Rühl (Johannes Gutenberg - Université de Mayence)

21Juin 2015

Notes

1 R. Darnton, “What is the History of Books?”. Daedalus, 111 (1982), 3: 65-83. Darnton a aussi donné des indications sur les méthodes d’une histoire sociale de la lecture : "We need to work through more archives, comparing readers’ accounts of their experience with the protocols of reading in their books and, when possible, with their behaviour". R. Darnton, The Business of Enlightenment. A Publishing History of the Encyclopedie 1775-1800. (Cambridge, MA: Harvard University Press, 1986) [157]

2 D. F. McKenzie, Bibliography and the Sociology of Texts. 2nd ed. Cambridge: Cambridge University Press, 1999: 13. On trouve la première apparition de ce concept dans “The Sociology of a Text: Oral Culture, Literacy & Print in early New Zealand”. The Library, 6th series (1984), 6: 333-365.

3 F. Butler, Children’s Literature : The Great Excluded (Storrs : University of Connecticut, 1972).

4 F. Butler, op. cit., 1972.

5 Parmi ses nombreux ouvrages on citera An Introduction to Children's Literature. (Oxford, UK ; New York : Oxford University Press, 1994) Understanding Children's Literature (London ; New York : Routledge, 1999) ; Children's Literature : An Anthology 1801–1902 (Oxford, UK ; Malden, Mass. : Blackwell, 2001).

Pour citer ce document

Elisa MARAZZI, Corinna NORRICK-RÜHL, Nausicaa DEWEZ et Suzanne DUMOUCHEL, «Introduction», Publije, revue de critique litteraire [En ligne], IN VIVO, 1. Pratiques de lecture de jeunesse en Europe : XIXe-XXIe siècles - Workshop Jeunes Chercheurs, mis à jour le : 01/09/2015, URL : http://publije.univ-lemans.fr/publije/index.php?id=359.