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Publije, revue de critique litteraire
(littérature pour la jeunesse et littérature générale)

2015-2016. Le seuil de l'acceptable : expression des idées et représentations imaginaires "limites" à l'âge moderne (XVIe-XVIIe siècles)

Laura RESCIA

Une « générosité » possible : stratégies de l’acceptabilité dans les fictions narratives de Charles Sorel

Article
Mots clés : Charles Sorel, generosity, comic novel, novella, textual variants, literary genre, Charles Sorel, générosité, histoire comique, nouvelle, variantes textuelles, genre discursif et littéraire

Résumé

La notion d’acceptabilité, conçue en tant qu’outil heuristique dans le domaine historiographique, prend en considération la dimension linguistique-énonciative du texte ainsi que la dimension sociale. Mis à la preuve dans l’analyse d’un texte littéraire, ce même principe se révèle adéquat, mais nécessite d’être enrichi par les perspectives concernant les variantes textuelles et le genre littéraire et discursif : c’est ce que démontre le cas du traitement de la notion de « générosité » dans l’Histoire comique de Francion et dans Les Nouvelles françoises de Charles Sorel, publiés en 1623. Si la notion demeure, dans son fond philosophique et idéologique, la même dans son passage de l’histoire comique à la nouvelle, dans la réédition des Nouvelles de 1645 nous relèverons la mise en œuvre de stratégies d’acceptabilité propres au genre littéraire concerné. L’évolution des mœurs, le changement de public, ainsi que la typologie littéraire sont autant de facteurs qui jouent un rôle crucial dans la réécriture du discours idéologique dans les fictions narratives.

Abstract

The idea of acceptability, which was proposed in the field of historical studies, takes into consideration both the linguistic and the social dimensions of the texts analysed. This heuristic tool can be usefully applied to literary texts, even if, in this case, the literary and discursive genres should be carefully taken into consideration. The case study concerning the notion of « generosity » in Charles Sorel’s Histoire comique de Francion and Les Nouvelles françoises can demonstrate it : in fact, if the concept is unchanged from the novel to the novella, the second edition of the Nouvelles, published in 1645, shows the presence of some strategies of acceptability typical of novellas. The evolution of the society, the public concerned, and the literary genre are all factors to be analysed in order to understand the meaning of the modifications occurred.

Texte intégral

1            Invitée à réfléchir sur la notion d’acceptabilité proposée notamment par Jean-Pierre Cavaillé1 en relation avec le problème du décryptage de l’incroyance, nous avons saisi cette occasion pour vérifier l’adéquation de ce concept historiographique à l’analyse de textes littéraires possédant une dimension dissidente. Étant donné que les traductions françaises de textes italiens « sulfureux » – tels que les écrits de Giordano Bruno et de Giovan Battista Loredano en particulier – ont souvent fait l’objet de nos recherches, le déplacement géochronologique que toute traduction implique nous a fréquemment amenée à considérer les enjeux linguistiques et sociaux des transferts culturels et linguistiques d’énonciations dissidentes. Ici, pourtant, nous nous bornerons à considérer le problème de la porosité de la notion d’acceptabilité à l’intérieur de textes littéraires de la première modernité française. Mais, avant de nous pencher sur cette analyse, une précision méthodologique s’impose.

2            L’approche critique que suggère Cavaillé présuppose de considérer empiriquement les textes tout en les envisageant en tant qu’actes communicatifs et sociaux ; ce sont donc les deux dimensions énonciative et sociale qui priment. L’historien le souligne quand il affirme que « plutôt que se demander ce que les gens ont cru, pensé et senti », il faut se demander « ce que l’on dit qu’ils ont dit et montré au sujet de leurs croyances, de leurs sentiments et de leurs idées » et en même temps « prêter attention à ce qu’ils ont dit et fait2». Dans cette perspective, on dirait que la poétique du texte est ressentie comme moins cruciale que sa fonction communicative et sociale : nous allons pour notre part insister sur le fait que cette dimension est aussi essentielle que les deux autres au moment de réfléchir à l’acceptabilité d’un texte fictionnel.

3            Il nous semble, par ailleurs, extrêmement utile reprendre cette invitation de Cavaillé :

« Le recours à cette notion d’acceptabilité revêt deux intérêts majeurs : elle oblige d’abord à situer précisément les objets dont on parle : inacceptable, oui, mais où ? Quand ? Comment ? Pour qui et en quel contexte ? De ce point de vue elle est un garde-fou contre les abstractions sans accroches réelles avec l’empiricité observable […]. Un deuxième grand intérêt de la notion pour l’historien comme pour le linguiste est qu’elle permet de mettre l’accent sur le changement, la mobilité, les renversements possibles de situation3

4Au-delà de la flexibilité de la notion, qui s’avère applicable aussi bien à des textes fictionnels que non fictionnel, pour l’historien de la littérature, ce « où » pourra bien être interprété en tant que lieu de la prise de parole ; et ce lieu est précisément le genre, envisagé en tant que système, régi par ses normes et conventions, à considérer non pas simplement dans un sens strictement littéraire, mais aussi dans son sens linguistique4 ; et ce « comment » peut être envisagé en tant qu’ensemble des stratégies (linguistiques, poétiques, stylistiques) mises en œuvre pour garantir l’acceptabilité du texte, à savoir sa possibilité d’être reçu par le public visé.

5            Nous nous pencherons donc sur une étude de cas permettant d’appliquer la notion d’acceptable/inacceptable par rapport à deux typologies discursives relevant de deux genres littéraires différents, pratiqués par un même écrivain: d’une part, l’histoire comique, de l’autre la nouvelle – des formes littéraires en prose qui connaissent au xviie siècle en France un renouveau et une expansion considérable.

6            Nous mettrons en rapport l’Histoire comique de Francion avec les Nouvelles françaises de Charles Sorel, un auteur dont l’adhésion au libertinage, cette forme de dissidence érudite qui traverse les vingt premières années du siècle, a posé un problème critique : on a fait l’hypothèse d’une sorte de parabole, qui l’aurait conduit d’une jeunesse libertine, auprès du Comte de Cramail, à une maturité et à une vieillesse bien différente, après 1660, quand il abandonne l’écriture fictionnelle pour s’adonner aux traités, aussi bien poétiques que proto-scientifiques ; pourtant, les observations de Fausta Garavini5 sur les différentes éditions du Francion (1623, 1626, 1633) ont démenti un affaiblissement de la portée libertine de sa pensée – même si, après l’affaire Théophile, une certaine prudence dans la forme de l’expression de ses idées s’imposait :

« En 1626, l’ouvrage subit, pour la nouvelle édition en onze livres, quelques remaniements d’importance qui semblent en atténuer l’audace […]. Mais ce maquillage est partiel et superficiel : il ne concerne que les « vilains mots », les équivoques grossières, les métaphores sexuelles. Pour le reste, le nouveau Francion  (n’en déplaise à la plupart des critiques) est loin d’être une palinodie ; on y trouve même, avec des ajouts « édifiants » clairement dictés par la nécessité de se protéger, des additions compromettantes qui frappent plus fort les cibles les plus dangereuses : l’ordre établi, la morale, la religion6. »

7Par ailleurs, l’ambiguïté, la polysémie, l’ellipse, entre assertions et réfutations, sont autant de stratagèmes discursifs que Sorel emploie dans ses textes théoriques et qui ont été étudiés par Martine Alet7, révélant, sous le caché d’un discours apparemment orthodoxe, une optique immanentiste et matérialiste – que ce soit dans la conception de la nature de l’homme, ou de la Nature tout court, conceptions dans lesquelles les échos de l’école de Padoue et de Giordano Bruno ne sont pas rares.

8            En tout cas, les editio princeps des deux ouvrages qui nous intéressent remontent à la même date, à savoir 1623, la période libertine de cet auteur ; nous avons choisi de vérifier le traitement de la notion de générosité, présente aussi bien dans l’histoire comique que dans les nouvelles, un concept d’autant plus significatif qu’il pourrait paraître beaucoup plus ‘innocent’ que d’autres émergeant dans ces ouvrages, tels que l’éloge de la liberté sexuelle ou la critique des superstitions et de la foi. Mais, comme nous le constaterons, ce principe posera un problème d’acceptabilité : la notion demeure, dans son fond philosophique et idéologique, la même dans son passage de l’histoire comique à la nouvelle ; pourtant, dans la réédition des Nouvelles de Sorel, qui date de 1645, nous relèverons la nécessité de mise en œuvre de stratégies d’acceptabilité, comportant d’une part une modification partielle du concept, de l’autre des mécanismes de prise de distance, réalisés grâce à des moyens propres à ce genre littéraire. Les rééditions du Francion, par contre, ne seront pas concernées par ce phénomène.

9            Le prototype du généreux, nous le savons, est le héros du roman comique, ce Francion que nous suivons à travers son Bildungsroman dans la France des années 1620, dont il peint un portrait ‘comique’, donc ayant trait à la réalité de ce monde. Il critique les mœurs de cette société, tout en traçant en même temps l’ébauche d’un groupe social fondé sur un individu nouveau, le généreux, méprisant la richesse et allant jusqu’à imaginer la disparition d’institutions telles que la propriété privée, l’école ou le mariage. Ayant du goût pour la liberté, les aventures, l’indépendance, Francion a renié ses humanités pour se former tout seul, pour étudier « la raison naturelle de toutes choses8 » ; il a conscience de sa supériorité, adore la solitude, et, choisissant une attitude à la fois stoïque et sceptique, il est aussi capable d’adopter des stratégies de dissimulation de sa pensée :

« Je m’estudiay à faire dire à ma bouche le contraire de ce que pensoit mon cœur9 ».

10Voici comment le héros, dans la narration autobiographique insérée au livre V, relate la naissance la compagnie des généreux :

« Je proposay à cinq ou six des plus grands, de faire une compagnie la plus grande que nous pourrions, et de personnes toutes braves et ennemies de la sottise et de l’ignorance10 ».

11Être courageux et s’engager dans la lutte pour faire triompher la raison sont les caractéristiques des individus choisis par Francion pour constituer un groupe social, régi par un certain nombre de lois, dont

« mespriser les ames viles de tant de faquins qui sont dans Paris, et qui croyent estre quelque chose à cause de leurs richesses ou de leurs ridicules Offices. Tous ceux qui voulurent garder ces ordonances là, et quelques autres de pareille estoffe, furent receus au nombre des braves et genereux (nous nous appelions ainsi), et n’importoit pas d’estre fils de Marchand, ny de Financier, pourveu que l’on blasmast le traffic et les Finances. Nous ne regardions point à la race, nous ne regardions qu’au mérite11. »

12Ce sont évidemment la bourgeoisie naissante ainsi que la noblesse de robe les cibles de cette compagnie d’aristocrates, qui conçoivent une notion de noblesse strictement liée au mérite de l’individu plutôt qu’à sa naissance. Par ailleurs, le mépris pour l’extériorité revient à plusieurs reprises dans la narration, pour souligner la prévalence de l’être sur l’apparaître :

« Mon coustumier exercice estoit de chastier les sottises, de rabbaisser les vanités et de me mocquer de l’ignorance des hommes […] ceux qui se disoient nobles et ne l’estoient pas, ne se trouvoient non plus exempts de ressentir les justes effets de ma colere. Je leur apprenois qu’estre Noble, ce n’est pas sçavoir bien picquer un Cheval, ny manier une espée, ny se pannader avec de riches accoustremens, et que c’est avoir une ame qui resiste à tous les assauts que luy peut livrer la fortune12. »

13D’après ce profil, et suivant la perspective critique inaugurée par Adam13, nous pouvons bien  considérer les généreux proches des ‘esprits forts’, ces libertins de la première partie du siècle que la critique actuelle a tendance à rebaptiser ‘déniaisés14’. Si nous admettons que générosité et libertinage se trouvent dans un rapport de contiguïté, l’éloge de la première revient à l’adhésion à l’esprit de l’autre : ce qui demanderait une certaine prudence dans le traitement de la générosité de la part de Sorel dans les éditions de 1626 et 1633, comportant respectivement une révision du texte des livres I-VII, publiés en 1623, ainsi que l’ajout de trois autres livres dans la deuxième édition, et une révision ultérieure ainsi que l’addition d’un dernier livre dans la troisième édition. Pourtant, comme Rosellini le fait remarquer « la générosité reste constante chez son héros au fil de ses aventures et de leur réécriture15». S’il est évident que, à partir de l’édition de 1626, le héros abandonne ce comportement libertin et cette inconstance qui avaient caractérisé ses aventures, « l’évolution que Sorel a ménagée à son héros, loin de lui faire renier sa générosité première pour lui en substituer une autre, plus relevée et plus conforme à l’éthique commune, suit au contraire son dessein initial16 ».

14            De plus, il est possible de constater que la narration de l’aventure des généreux, dont nous avons cité quelques extraits ci-dessus, reste invariée : Sorel imagine la continuation des aventures de son héros sans modifier les énonciations contenues dans les livres précédentes, à savoir le portrait du jeune généreux.

15            Approchons-nous maintenant des Nouvelles françaises, publiées elles aussi en 1623 chez Billaine et  sous couvert d’anonymat en 1623. Dans l’incipit de son avant-discours, Sorel s’adresse à son public :  

« Je ne désire pas m’acquitter ici des inviolables promesses que je vous ai faites autrefois, Belles Dames, pour qui je voudrais souffrir une infinité de peines17 ».  

16Alors que la préface de l’Histoire comique de Francion ne contient aucune référence au genre des lecteurs, ici c’est un public féminin qui est visé, ce qui met l’ouvrage dans une perspective toute autre par rapport au roman.

17            Dans son editio princeps, ce recueil comporte cinq nouvelles ; la première, que nous prenons en examen ici, est intitulée Le pauvre généreux. La dispositio ainsi que la mise en relief opérée dans le titre témoignent que le concept de générosité n’est pas moins important dans ce recueil que dans l’histoire comique : car le thème du conflit entre richesse et mérite est présent dans toutes les nouvelles, s’articulant à l’intérieur du traitement du thème amoureux, constitutif du genre même. Pourtant, c’est uniquement dans la première nouvelle que les personnages possédant une fortune sont aussi des aristocrates, ce qui implique que la noblesse d’esprit est mise en opposition aussi bien avec la noblesse de naissance qu’avec la richesse.

18            Il s’agit de l’histoire de Floran et Élidore. Floran est un homme pauvre, mais possédant des qualités morales et intellectuelles rares ; son parcours de formation n’est pas sans ressemblances avec celui de Francion :

« un homme de condition si basse que, selon les coutumes du monde, à peine devait-il prendre la licence de lever les yeux vers elle. Il s’appelait Floran, et était fils d’un sergent de village qui, se voyant en une extrême pauvreté, l’avait envoyé hors de chez lui dès sa petite jeunesse, pour aller servir quelque part. Il s’était mis à l’université avec des jeunes garçons qui étudiaient, et après avoir fait tous les jours ce qui leur devait de service, il avait été aux classes et s’était adonné à lire les bons auteurs, de sorte qu’il s’était rendu des plus savants18 ».   

19Floran arrive à obtenir ses ‘licences’ d’avocat, mais doit renoncer à sa carrière, faute d’amis assez importants pour lui procurer des affaires. Il se consacre donc aux armes, démontrant sa bravoure, mais son avancement dans cette carrière n’arrivant pas, il finit par se mettre à la recherche d’une famille qui le prenne à son service.                        

20            C’est à ce moment qu’il rencontre Élidore, et  voici le portrait de cette jeune femme :     

« La Nature l’avait pourvue, tant en l’âme qu’en l’esprit, de perfections si rares et si excellentes, qu’elle en avait conçu une certaine fierté, laquelle lui faisait mépriser des hommes qui véritablement n’étaient pas dignes de la posséder, s’il la fallait mériter par des qualités égales aux siennes. [son frère et sa belle sœur] ne permettent point qu’elle se fasse si brave, se figurant bien que sa beauté lui semblera encore plus grande, lorsqu’elle sera parée, et qu’elle en deviendra plus orgueilleuse. Néanmoins, […] elle persistait toujours en la bonne opinion de soi-même […] elle avait assez de jugement  pour voir si les fautes qu’on lui imputait tout exprès étaient de beaucoup de conséquence, et sans les ornements somptueux sa beauté lui semblait assez merveilleuse19. »

21Élidore démontre une indépendance de jugement qui lui permet d’une part de concevoir une conscience de ses propres mérites, indépendamment du port d’ornements luxueux, et de l’autre de découvrir chez Floran les qualités qu’elle recherche, et d’en tomber amoureuse malgré la disparité sociale. Les vêtements modestes du jeune homme ne représentent pas un obstacle pour elle, qui sait distinguer ses capacités au-delà de son extériorité :

« Élidore admire sa bonne mine, ses propos bien arrangés, et elle le prend plutôt pour un grand capitaine que pour un simple soldat. Avec ses habits qui n’étaient que d’une étoffe de peu de valeur, il paraissait davantage à son opinion que tous ceux de la troupe qui étaient couverts de clinquant d’or20. »

22Au mépris des usages de l’époque, elle fait preuve d’une « franchise » et d’un courage lui permettant de déclarer son amour à Floran :

« […] elle maudit cent fois le jour ceux qui ont inventé les chimères de l’honneur, dont tous les esprits sont troublés et qui ont prescrit aux femmes des lois si étroites, qu’elle n’ont pas la licence, comme les hommes de manifester leur passion […] elle fait dessein de franchir les limites où son sexe était renfermé et de procurer le salut de sa vie en mettant sa plaie en évidence21 ».

23Quand elle lui adresse ses propos amoureux, le pauvre homme demeure assez perplexe ; cependant elle insiste dans son dessein :

« N’est-ce pas être son ennemi propre que de vous rabaisser comme vous le faites ? Qu’êtes-vous moins que les autres ? N’avez-vous pas du courage et de la valeur pour toutes sortes d’occasion ? […] En quoi est-ce que nous sommes inégaux ? En biens de fortune, n’est-ce pas ? Votre bel esprit prend-il garde à si peu de chose22 ? »

24Commencent alors les amours des deux jeunes gens et leurs aventures compliquées, qui causeront une séparation prolongée des deux amants. Pendant ce temps,  Élidore refuse la proposition de son frère, qui lui avait présenté la possibilité d’épouser un baron, avançant ces arguments pour prétendre et obtenir de vivre seule dans un château, propriété de sa famille :

« Me voudriez-vous forcer à le prendre pour mari ? Vous me direz qu’il ne se trouve point pour moi de parti plus sortable, et que si je ne l’accepte, il faut que je me mette en religion. À quel propos cela ? N’a-t-on jamais vu des filles vivre libres dans leurs maisons, sans se soumettre aux règles du cloître ? Pensez-vous que je n’aie pas assez de conduite pour passer mes jours avec autant de vertu, que dans le lieu le plus saint et le plus solitaire du monde23 ? »

25L’histoire aura une fin heureuse, Floran trouvant pendant ses aventures la richesse qui lui permettra enfin d’épouser Élidore.

26            Dans ses Nouvelles françaises, donc, Sorel reprend le concept de générosité, qu’il avait élaboré pour le héros de son histoire comique, ainsi que l’antagonisme entre les attributs de la richesse et la noblesse de naissance d’une part, et d’autre part le mérite et le mépris pour l’apparence. Mais dans cette nouvelle il élabore un double féminin du généreux : s’adressant à des femmes, il n’indique pas seulement la possibilité de renversement de l’ordre social (et donc la possibilité d’aimer un homme pauvre mais plein de qualités), mais aussi une subversion des pouvoirs liés à une société patriarcale (la déclaration d’amour et la révolte contre son propre frère).

27            Passons maintenant à l’examen de la deuxième édition du recueil, parue chez Pierre David sous le titre de Nouvelles choisies en 1645, et sous le pseudonyme de l’Escuyer Sieur des Isles. De nombreuses variantes au texte concernent autant l’aspect linguistique que narratif, ainsi que le nombre, l’ordre et les titres des nouvelles, qui passent de cinq à sept. De plus, on constatera l’ajout d’un cadre, ce qui apparaît assez curieux : c’est un choix à contre-courant par rapport à l’évolution du genre de la nouvelle, qui est désormais très loin du modèle de Boccace – mais nous verrons tout de suite la raison de cette inversion de tendance.

28            En ce qui concerne Le pauvre généreux, on constate que le titre est transformé en La vertu récompensée, et que la nouvelle est placée en troisième position : ces modifications nous permettent de supposer que le concept de générosité ne pouvait plus être affiché aussi clairement que vingt ans auparavant. Sorel change aussi les noms des protagonistes, qui dans cette deuxième édition sont rebaptisés Angélique et Belair.

29            Deux autres modifications du texte original sont à relever, qui nous permettront de constater la nécessité de mettre en place une stratégie d’acceptabilité pour véhiculer l’idéologie de cette nouvelle dans une société devenue moins tolérante par rapport aux années 20 du siècle, dans laquelle l’opposition entre noblesse d’âme et noblesse de naissance pose un problème. En fait, Sorel opère un changement dans le dénouement: grâce à une agnition finale, on découvre que Floran/Belair appartient en réalité à une famille d’antique noblesse ; ses qualités s’expliquent donc sans peine ; et que parmi les autres prétendants d’Elidore/Angélique, le baron d’Artrigues, à qui son frère l’avait destinée, n’était que le neveu d’un vendeur de sabots : l’échelle sociale correspond donc bien au mérite de l’individu.

30            Quant au personnage d’Elidore/Angélique, le texte de la nouvelle n’est pas modifié, probablement parce que cela aurait comporté une réécriture de l’ensemble narratif. C’est donc grâce au cadre, ajouté dans cette deuxième édition, que Sorel peut diminuer la portée subversive de la conduite de cette héroïne : les commentaires des personnages appartenant au niveau du cadre, placés à la fin de la nouvelle, introduisent  une vision morale de l’histoire :

« Plusieurs blâmèrent Angélique, non seulement de s’être laissée si facilement surprendre à l’amour, mais encore d’avoir eu si peu de retenue, que d’en avoir fait sa déclaration sans y être incitée24 ».

31De plus, comme Dalla Valle l’a remarqué25, ces commentaires négligent totalement le contraste entre la vertu de Floran et sa pauvreté, focalisant l’attention du lecteur uniquement sur la dimension amoureuse de la nouvelle, obtenant ainsi de jeter un voile sur sa valeur idéologique. Sorel récupère une stratégie de la tradition de la nouvelle permettant une prise de distance  qui rend acceptable au public des années 40 une narration conçue dans ses années ‘libertines’.

32            Comme nous l’avons déjà souligné, l’Histoire comique de Francion ne connaît aucune variante concernant la formulation du concept de générosité entre ses différentes éditions. L’histoire comique possèderait donc en elle-même une liberté, rendue possible grâce au cadre de la narration comique et satyrique, que ces nouvelles « galantes » n’auraient pas – même si la porosité terminologique est encore grande à l’époque26 ; dans la nouvelle, le discours idéologique, qui se décline différemment en raison d’un public féminin, connaît aussi des modifications formelles et substantielles.

33            Pour finir, on remarquera que dans le paratexte de la deuxième édition, Sorel explique qu’il a pensé à une perspective théâtrale pour ces narrations : « vous trouverez dans ce livre une agréable matière d’entretien avec de beaux sujets pour des pièces de Théâtre27 ». Les poétiques théâtrales, à partir des années 40 du siècle, impliquent notamment des contraintes dramaturgiques importantes quant à la représentation de l’action et au principe de la bienséance, auxquelles échappe le Francion, qui demeure l’apothéose de l’accumulation baroque de discours, d’onirisme et de réalité.

34 Il nous semble donc que, pour mieux saisir le problème de l’acceptabilité ou inacceptabilité de l’expression d’idées dissidentes dans un texte littéraire, les dimensions communicative et sociale devraient être considérées dans leur évolution chronologique et les stratégies d’acceptabilité étudiées en fonction du genre littéraire et discursif dans lequel elles se produisent.

35                                                                                         

Notes

1 Cavaillé J.-P., « Les frontières de l’inacceptable. Pour un réexamen de l’histoire de l’incrédulité », Les Dossiers du Grihl [En ligne], Les dossiers de Jean-Pierre Cavaillé, Les limites de l’acceptable, mis en ligne le 8 janvier 2016, consulté le 2 février 2016, url: http://dossiersgrihl.revues.org/4746.

2 Ibid., § 2.

3 Ibid., § 33-34.

4 « Tout genre se définit comme une constellation de propriétés spécifiques, que l’on peut appeler des « typologèmes » et qui relèvent de l’axe des modalités énonciatives » (Kerbrat-Orecchioni C., L’énonciation de la subjectivité dans le langage, Paris, Colin, 1999, p. 170). Kerbrat-Orecchioni souligne également que la subjectivité se module diversement selon les genres discursifs.

5 Garavini F., La casa dei giochi. Idee e forme nel Seicento Francese, Torino, Einaudi, 1980, p. 21-86 (traduction française : La maison des jeux. Science du roman et roman de la science au xviie siècle, Paris, Champion, 1998).

6 Garavini F., Préface : Sorel Ch., Histoire comique de Francion (1633), Schoysman A. et Franchetti A. L. (éd.), Paris, Gallimard, 1996, p. 25.

7 Alet M., Charles  Sorel et son monde, Paris, Champion, 2014.

8 Sorel Ch., Histoire comique de Francion (livres I à VI, 1623), Giraud Y. (éd.), Paris, Garnier-Flammarion, 1979, p. 218.

9 Ibid., p. 254.

10 Ibid., p. 250.

11 Ibidem.

12 Ibid., p. 246.

13 A. Adam est notamment le premier critique à avoir postulé l’équivalence entre généreux et libertins, et à avoir tracé le parallèle entre la philosophie de Francion et les idées de Théophile de Viau : Adam A., Théophile de Viau et la libre pensée en 1620, Genève, Droz, 1935 (Genève, Slatkine reprint, 1965, p. 297-319). Cette idée a été récemment contestée par Rizza C., « La notion de généreux dans le Francion de Sorel », dans Kanceff E. (dir.), Studi di storia della civilità letteraria francese, Mélanges offerts à Lionello Sozzi, Paris, Champion, 1996, t. I, p. 259-272 ; la question est analysée en profondeur par Rosellini M., « La "générosité" du héros libertin a-t-elle un sens politique ? », Littératures classiques, n° 55 : Libertinage et politique au temps de la monarchie absolue, 2005, p. 169-172.

14 Cavaillé J.-P., Les Déniaisés. Irréligion et libertinage au début de l’époque moderne, Paris, Classiques Garnier, 2013.

15 Rosellini M., § 5.

16 Ibid., § 13.

17 Sorel Ch., Les Nouvelles françoises (1623) d’après Les nouvelles choisies où se trouvent divers incidents d’Amour et de Fortune (1645), éd. critique par Dalla Valle D., avec une analyse linguistique de Rescia L., Paris, Champion, 2005 : p. 69.

18 Ibid., p. 146.

19 Ibid., p. 145-146.

20 Ibid., p. 151.

21 Ibid., p. 152.

22 Ibid., p.153.

23 Ibid., p. 190.

24 Ibid., p. 199.

25 Ibid., p. 200 (note).

26 Comme il est possible de constater dans La Bibliothèque Française où Sorel regroupe les romans vraisemblables et les nouvelles dans une même catégorie, en opposition avec les romans de chevalerie et de bergerie. Voir Sorel Ch., La Bibliothèque française (1667), édition critique réalisée par D’Angelo F., Bombart  M., Giavarini L., Nédélec C., Ribard D., Rosellini M., Viala A., Paris, Champion, 2015, chap. IX, p. 225 passim.

27 Sorel Ch., Aux lecteurs : Les Nouvelles françoises, op. cit., p. 67.

Pour citer ce document

Laura RESCIA, «Une « générosité » possible : stratégies de l’acceptabilité dans les fictions narratives de Charles Sorel», Publije, revue de critique litteraire [En ligne], OUVERTURE AU CLASSIQUE, 2015-2016. Le seuil de l'acceptable : expression des idées et représentations imaginaires "limites" à l'âge moderne (XVIe-XVIIe siècles), mis à jour le : 27/06/2016, URL : http://publije.univ-lemans.fr/publije/index.php?id=600.

Quelques mots à propos de :  Laura RESCIA

Université de Turin (Università di Torino)